Les Eremitae Benedicti : origine, sens et vocation érémitique dans l’esprit de saint Benoît
On lit au Martyrologe romain (pour le 12 novembre) :
Apud Casimiriam, in Polonia, sanctorum Martyrum Eremitarum Benedicti, Ioannis, Matthaei, Isaaci et Christini.
La phrase signifie : « À Kazimierz, en Pologne, mémoire des saints martyrs ermites : Benoît, Jean, Matthieu, Isaac et Christin. »
Le mot Benedicti n’y désigne donc pas “les ermites de saint Benoît”, mais le premier des cinq martyrs, nommé Benoît, compagnon de Jean, Matthieu, Isaac et Christin.
Cependant, cette mention du Martyrologe évoque l’un des plus anciens exemples d’érémitisme bénédictin : ces cinq moines étaient issus de la mouvance de saint Romuald de Ravenne, moine de la grande abbaye bénédictine de Classe, puis fondateur d’ermitages où la Règle de saint Benoît était vécue dans la solitude.
C’est donc à juste titre qu’on voit en eux les premiers fruits de la vocation érémitique bénédictine.
1. Saint Benoît et la place des ermites
Dès le premier chapitre de la Règle, saint Benoît distingue quatre genres de moines : les cénobites, les ermites (anachoritae), les sarabaïtes et les gyrovagues.
Les ermites, dit-il, sont ceux :
qui, formés d’abord dans le combat de la vie commune, peuvent ensuite, bien instruits, affronter seuls l’adversaire dans le désert, Dieu aidant.
L’ermite n’est donc pas un marginal, mais le moine qui, après avoir été façonné par la vie communautaire, est jugé apte à vivre seul sous le regard de Dieu. L’érémitisme n’est pas une rupture avec la Règle : il en est le fruit.
2. Le monastère de Classe et la naissance de la réforme érémitique
Classe (latin : Classis) était le grand port romain de Ravenne.
Autour de la basilique Saint-Apollinaire-in-Classe, un monastère bénédictin s’était développé dès le VIᵉ siècle ; il était l’un des plus prestigieux d’Italie.
C’est là que Romuald, jeune noble de Ravenne, entra comme moine vers 972 pour faire pénitence, et qu’il reçut la Règle de saint Benoît.
Mais, aspirant à une plus grande solitude, il se retira ensuite dans la lagune de Venise auprès de l’ermite Marinus, avant de fonder divers ermitages, notamment à Pereum et à Camaldoli.
Ces fondations allaient donner naissance au courant spirituel des eremitae sub regula sancti Benedicti : des ermites vivant sous la Règle de saint Benoît.
3. Les cinq martyrs ermites de Pologne
Vers l’an 1003, le duc Boleslas le Brave appela en Pologne cinq de ces disciples de Romuald. Ils s’établirent près de Międzyrzecz, menant vie d’ermites dans la pauvreté et la prière.
Attaqués par des brigands, ils furent massacrés pour avoir refusé de livrer les dons reçus pour les pauvres. Leur martyre fit d’eux les premiers témoins du Christ au sein de la réforme érémitique bénédictine.
Leurs reliques furent honorées à Kazimierz, puis à Gniezno. Saint Bruno de Querfurt en écrivit la Vita quinque fratrum, précieuse source contemporaine.
4. Un érémitisme « bénédictin »
À travers Romuald et ses disciples se manifesta un retour à l’inspiration primitive : vivre la Règle de saint Benoît dans la solitude, non comme indépendance mais comme approfondissement.
Vivere secundum spiritum Regulae sancti Benedicti — vivre selon l’esprit de la Règle de saint Benoît — devint la devise de toute la tradition camaldule et coronense.
Saint Pierre Damien, grand témoin de ce mouvement, écrivait :
Eremitae sub regula sancti Benedicti degentes, vitam anachoreticam in obedientia colunt.
(Les ermites vivant sous la règle de saint Benoît pratiquent la vie solitaire dans l’obéissance.)
Et plusieurs siècles plus tard, Paul Giustiniani, réformateur de Monte Corona, résumait ainsi sa vocation :
Erimus eremitae, sed eremitae Benedicti — « Nous serons ermites, mais ermites de saint Benoît. »
5. Une appellation ancienne : les « Ermites de saint Benoît »
Bien avant que le nom d’Ordo Camaldulensis ne s’impose, les disciples de saint Romuald furent souvent désignés comme « Ermites de saint Benoît » (Eremitae sancti Benedicti) ou « Ermites vivant sous la Règle de saint Benoît » (Eremitae sub regula sancti Benedicti).
Cette appellation exprimait simplement ce qu’ils étaient : des moines bénédictins revenus à la solitude, sans rompre avec la paternité spirituelle du Patriarche de Nursie. Le mot Camaldulenses n’apparut que plus tard, quand l’ermitage de Camaldoli devint le centre reconnu de leur observance. Dans les actes médiévaux, on rencontre encore des formules telles que : Ordo Eremitarum Sancti Benedicti de Camaldoli, et jusque dans les Constitutions du XVIIᵉ siècle : Ordo Eremitarum Camaldulensium Ordinis Sancti Benedicti.
Les deux congrégations issues de ce rameau — celle de Camaldoli et celle de Monte Corona — ont toujours revendiqué cette filiation. Paul Giustiniani en fit la devise de sa réforme : Erimus eremitae, sed eremitae Benedicti. Ainsi, l’expression « Ermites de saint Benoît », reprise aujourd’hui par notre association pour notre ermitage, s’enracine dans une appellation traditionnelle désignant la famille érémitique de la grande tradition bénédictine.
6. L’érémitisme bénédictin aujourd’hui
Dire aujourd’hui « Ermites de saint Benoît », ce n’est pas revendiquer un titre nouveau ; c’est reconnaître une continuité spirituelle : celle d’hommes et de femmes qui, sans appartenir à une congrégation particulière, choisissent de vivre selon l’esprit de la Règle de saint Benoît dans la solitude, la prière et la stabilité intérieure.
L’expression évoque à la fois la fidélité à la Règle et l’appel du désert, dans la lignée de Romuald, de Pierre Damien et de Paul Giustiniani.
7. Conclusion
L’érémitisme bénédictin n’est pas une contradiction : il est le fruit de la vocation bénédictine.
De la communauté à la solitude, du service fraternel à la contemplation, le moine devenu ermite accomplit le mouvement naturel de toute vie bénédictine : chercher Dieu, jour après jour, jusqu’à la rencontre face à face.
Erimus eremitae, sed eremitae Benedicti. Nous serons ermites, mais ermites de saint Benoît.
Bibliographie et sources
Sources anciennes
- Regula Sancti Benedicti, cap. I : « De generibus monachorum ».
Éd. critique : RB 1980, La Règle de saint Benoît, éd. A. de Vogüé, Sources Chrétiennes n° 181-182, Paris, Cerf, 1972-1973. - Bruno de Querfurt († 1009), Vita quinque fratrum, vers 1004-1006, dans : Monumenta Germaniae Historica – Scriptores, t. IV, p. 639-646.
Texte fondamental sur les martyrs ermites Benoît, Jean, Matthieu, Isaac et Christin, disciples de saint Romuald. - Gregorius Magnus, Dialogorum libri IV, lib. II : vie de saint Benoît.
Éd. A. de Vogüé, Sources Chrétiennes n° 260-265, Cerf, 1979-1980. - Petrus Damiani († 1072), Epistulae, éd. K. Reindel, Die Briefe des Petrus Damiani, MGH – Die Briefe der deutschen Kaiserzeit IV-VI, Munich, 1983-1993.
Voir notamment Ep. 18 (Ad Desiderium abbatam), § 3 : « Eremitae sub regula sancti Benedicti degentes vitam anachoreticam in obedientia colunt. » - Paulus Giustiniani († 1528), Regula Eremitarum Montis Coronae, Rome 1610 ; rééd. Camaldoli, Edizioni Camaldoli 1999.
Devise : « Erimus eremitae, sed eremitae Benedicti. » - Constitutiones Ordinis Camaldulensis (Rome 1600) ; Constitutiones Congregationis Montis Coronae (Rome 1675).
Documents normatifs des deux branches érémitiques de l’Ordre bénédictin.
Études modernes
- Dom Cuthbert Butler, Benedictine Monachism, Londres, Longmans & Green, 1919 ; chap. IX : « The Benedictine Hermits ».
- Dom Anselmo Giabbani, San Romualdo e l’Ordine Camaldolese, Firenze, Badia di Camaldoli, 1951.
- Jean Leclercq OSB, L’Amour des lettres et le désir de Dieu, Paris, Cerf, 1957 ; chap. II : « La tension entre cénobitisme et érémitisme ».
- Dom Jean-Benoît Pérès, « L’érémitisme bénédictin : des origines à Monte Corona », Collectanea Cisterciensia 45 (1983) 5-32.
- Alberto Ferreiro, « Saint Romuald and the Benedictine Eremitic Tradition », Studia Monastica 44 (2002) 221-246.
- Louis Bouyer, La Vie d’oraison et les formes de la vie monastique, Paris, Aubier, 1958, chap. III : « La solitude bénédictine ».
Documents liturgiques et hagiographiques
- Martyrologium Romanum (editio typica 2004), ad diem XII Novembris :
« Apud Casimiriam, in Polonia, sanctorum Martyrum Eremitarum Benedicti, Ioannis, Matthaei, Isaaci et Christini. » - Acta Sanctorum, Novembris t. II, pp. 280-291 : Passio quinque fratrum martyrum.
Ressources en ligne
- Site de la Communauté de Camaldoli : présentation historique et spirituelle de l’érémitisme bénédictin.
- Article « Camaldules » dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, Paris, Letouzey, 1920 sqq.
- Article Wikipédia (en anglais) : Camaldolese.
Cette bibliographie témoigne de la continuité doctrinale et spirituelle du rameau érémitique bénédictin,
depuis les martyrs polonais disciples de saint Romuald jusqu’aux ermitages de Camaldoli et de Monte Corona: une seule inspiration, celle de la Règle vécue dans la solitude et dans la paix.
