À propos de l’érémitisme

Vous trouverez ici la reproduction d’un article du site www.lerougeetlenoir.org où Karl Peyrade nous pose quelques questions à propos de la vie érémitique.

1. L’érémitisme est une pratique antique des Pères du désert comme saint Antoine le Grand. Pourquoi avez-vous décidé de la remettre au goût du jour ?

Les vocations d’ermites n’ont jamais cessé d’éclore et d’exister durant toute la vie de l’Église, avec des hauts et des bas, comme pour toutes les vocations religieuses et sacerdotales. L’érémitisme n’est donc pas une pratique antique qui aurait disparu et qui reviendrait au goût du jour. En ce qui me concerne, je veux simplement suivre ma vocation et je suis également heureux de pouvoir écrire à l’occasion quelques lignes sur la vie érémitique en espérant la faire connaître davantage.

Monastère Saint-Antoine (Égypte). Fondé par les disciples de saint Antoine le Grand au IVe siècle, il est considéré comme le plus ancien monastère chrétien du monde. © Photo Ahmed Yousry Mahfouz.

Aujourd’hui, beaucoup de personnes s’informent plus avec Internet qu’à travers la lecture d’ouvrages imprimés. Les Chartreux, autrefois si discrets et qui refusaient d’être filmés jusque dans les années quatre-vingt, communiquent désormais facilement par ce biais-là. Sur leur propre site, ils ont même publié les statuts de leur Ordre. Et c’est compréhensible. En effet, il y a de fortes chances qu’un jeune de 2021 qui veut se renseigner sur les différents modes de vie consacrée le fera plutôt depuis un périphérique connecté à Internet.

Mais ce n’est pas seulement chez des âmes en recherche de leur vocation qu’il peut y avoir une méconnaissance de la vie érémitique. Certains pensent que la vie érémitique consiste à plagier la vie des Pères des déserts, de saint Jean-Baptiste, de saint Charles de Foucauld… D’autres pensent que l’érémitisme a évolué vers l’établissement de communautés régies par des Règles monastiques et qu’elles l’auraient peu à peu remplacé afin d’éviter les fantaisies et les illusions auxquelles un moine vivant seul peut facilement se livrer.

La vie érémitique n’est-elle pas plutôt une vocation particulière, voire à part entière ? C’est ce que nous allons essayer de découvrir.

2. Comment distinguer un ermite d’un moine ? Existe-t-il une spiritualité propre à l’érémitisme ?

L’ermite ne se distingue pas du moine mais du cénobite, car il existe des moines ermites et des moines cénobites : ce sont deux espèces de moine différentes. Un ermite se nomme également anachorète. Quelques explications sémantiques parleront d’elles-mêmes. Moine (en français) et monachus (en latin) proviennent du mot grec μοναχός qui signifie à la fois « solitaire » et « célibataire ». Anachorète (en français) et anachoreta (en latin) proviennent du mot grec ἀναχωρητής, un dérivé du verbe ἀναχωρέω composé lui-même du verbe χωρέω, qui signifie « se retirer, se déplacer, avancer, bouger », et du préfixe privatif ἀνα, aux multiples sens, que l’on peut traduire ici par « à l’écart ». L’anachorète est celui qui se retire à l’écart ; et ce, de manière active, pourrait-on ajouter. C’est un état de vie qui procède d’une action volontaire de retraite. Ermite a un sens plus passif. Il désigne un habitant du « désert » qui, en latin, se dit eremus et, en grec, έρημος. Cénobite (en français) et les mots cœnobita et coenobium (en latin) proviennent du mot grec κοινόβιον qui signifie « vivant en communauté » et qui lui-même est un composé des mots κοινή, « en commun », et βίος, « la vie ».

Si l’on fait attention au sens premier de ces mots, une question se pose alors : être un « moine » « cénobite » (c’est-à-dire un « solitaire » « vivant en communauté ») n’est-il pas contradictoire dans les termes ? Il n’en est rien, car d’une part être célibataire (le second sens du mot moine) reste essentiel à la vie monastique et, d’autre part, la vie monastique en communauté demeure une vie de solitaire, dans le sens où les moines, qui sont retirés dans une clôture monastique, vivent dans le silence à l’écart du monde.

Au cours des siècles, on peut observer fréquemment des passages de la vie érémitique à la vie cénobitique, et vice versa.

Les premiers moines chrétiens ont tout d’abord été des ermites, répartis principalement dans le désert de la vallée du Nil. On les a nommés les « Pères du désert », car leur spiritualité qui a rayonné de leur vivant en dehors de leur solitude, en particulier grâce aux apophtegmes que l’on recueillait d’eux, a influencé de manière paternelle la vie spirituelle des premiers chrétiens ; d’où leur nom de « Pères ».

Certains d’entre eux se sont regroupés pour former des communautés. Les saints Pacôme le Grand (292-348), Hilarion de Gaza (291-371), Chariton le Confesseur (270-350) et Basile de Césarée (329-379) sont les premiers exemples d’ermites qui ont fédéré d’autres ermites en organisant des communautés selon des Règles monastiques. Saint Pacôme et saint Hilarion de Gaza avaient été formés eux-mêmes par saint Antoine le Grand (251-356), qui est considéré avec saint Paul de Thèbes (227-342) comme le pionnier de la vie monastique érémitique chrétienne. Durant tout le IVe siècle, il y eut donc à la fois un grand nombre d’ermites et aussi l’apparition des premiers moines chrétiens cénobites.

«Je vis tous les filets de l’ennemi déployés sur la terre, et je dis en gémissant: Qui donc passe outre ces pièges? Et j’entendis une voix me répondre: l’humilité.» (Saint Antoine.)

À la fin du Ve siècle, saint Benoît de Nursie (480-547) a commencé sa vie monastique en tant qu’ermite. Quelques années plus tard, des moines, qui vivaient déjà en communauté en suivant la règle de saint Pacôme, lui demandèrent de devenir leur supérieur. Comme il était trop strict à leur goût, ils voulurent l’empoisonner : un fait divers surprenant de la part de moines, qui aurait bien plu aux médias d’aujourd’hui ! Mais saint Benoît qui avait l’habitude de bénir ses aliments vit la coupe de vin qu’on lui présentait se briser sous ses yeux, au moment où il la signait de la Croix. Comprenant les intentions homicides de ces malheureux moines, il les quitta pour redevenir ermite. Quelque temps après, il vit venir à lui un bon nombre de disciples désireux de « servir avec lui le Dieu tout-puissant ». Il quitta alors de nouveau sa grotte et s’installa avec eux à Subiaco. Plus tard, s’inspirant de Règles plus anciennes, il rédigera sa propre Règle des moines dont la sagesse traversera les siècles jusqu’à aujourd’hui.

Sainte Catherine de Sienne (1347-1380), attirée par les ermites et les Pères du désert, fit vœu de chasteté à l’âge de sept ans ; durant son enfance et son adolescence, elle les imita par des jeûnes, des veilles nocturnes et par la recherche fréquente de la solitude. Elle deviendra ensuite une Mantellata (une sœur de la Pénitence de saint Dominique) avant d’être l’active défenderesse de la papauté que l’on connaît.

Proche de nous, saint Charles de Foucauld (1858-1916), après une vie de débauche et une conversion, devint moine cénobite à l’abbaye Notre-Dame des Neiges. Sept ans plus tard, il quitta la Trappe pour devenir ermite, tout d’abord à Nazareth, puis à Béni-Abbès et enfin à Tamnarasset. Il garda le désir de fonder une congrégation et donc de retrouver une vie en communauté. Ce qui semblait motiver saint Charles de Foucauld était de vivre de manière plus austère qu’au monastère plutôt que de vivre seul, et il voulait que d’autres partageassent son idéal. De son vivant, il n’aura cependant jamais de disciples.

Saint Célestin V (1209-1296) est encore un exemple atypique : il fut ermite, puis pape, puis de nouveau ermite.

Parmi des exemples contemporains, Dom André Louf (1929-2010), père abbé du Mont-des-Cats a terminé sa vie monastique comme ermite. Dom Jacques Winandy (1907-2002), père abbé de l’abbaye de Clervaux, a laissé sa charge au bout de neuf ans pour devenir ermite. Avec d’autres moines, il a formé une société qui n’a pas eu le temps de recevoir une forme canonique : « Les Ermites de saint Jean-Baptiste ». Celle-ci fut dissoute au bout de quelques années par la dispersion de ses membres. Lui poursuivit sa vie d’ermite jusqu’à la fin de ses jours. Dom Gérard Calvet (1927-2008) quitta, pour des raisons liturgiques et monastiques, son abbaye d’origine. Il passa six mois à l’abbaye de Fontgombault, puis trois mois à la chartreuse de Montrieux. Il vécut ensuite neuf mois comme ermite à Montmorin auprès du Père Emmanuel de Floris (1909-1992), puis s’installa seul à Bédoin. Là, « au lieu des moines anciens qu’il espérait, ce sont des jeunes gens qui le rejoignent pour postuler » et il poursuivit avec eux une vie cénobitique. Le Père Emmanuel, quant à lui, resta dans son ermitage autour duquel viendront se regrouper au fil des ans une vingtaine d’ermites. Il n’est pas rare que des moines de différents monastères aient la permission de leur supérieur de se retirer à l’écart de leur communauté pour vivre comme ermite. Certains d’entre eux reprennent parfois une vie communautaire à la fin de leur vie pour des motifs de santé.

RP Emmanuel de Floris

De tous ces exemples et de bien d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, que peut-on retenir ? Existe-t-il une spiritualité propre à l’érémitisme ou bien le choix de vivre comme ermite correspond-il à des aspirations qui varient selon les événements ?

La première impression serait effectivement que tous ces mouvements entre vie cénobitique et vie érémitique semblent assez circonstanciels. Cependant, les circonstances humaines ont toujours un rôle dans la poursuite d’une vocation. En effet, pour le commun des mortels, Dieu ne fait pas des miracles pour dicter aux âmes le chemin qu’elles doivent poursuivre. Il inspire plutôt des pensées et dirige les événements en permettant des réalisations et en empêchant d’autres. Il est donc normal que des événements humains soient à l’origine de vocations religieuses, sacerdotales, monastiques et aussi de vocations monastiques érémitiques.

En revanche, les quelques exemples cités plus hauts peuvent peut-être fournir un début de réponse qu’il faudrait certainement creuser davantage. Personnellement, je pense que l’on peut distinguer deux types d’ermites : ceux dont la période vécue au désert est comme une préparation à une autre vocation et ceux dont la réelle vocation est de rester au désert. Encore une fois, le fait que des circonstances humaines soient involontairement à l’origine de vies érémitiques n’enlève rien à l’existence de réelles vocations érémitiques.

La particularité de cette vocation est qu’il est rare (et non recommandé) qu’elle ne soit pas précédée par une vie en communauté — ce qui pose d’ailleurs de manière récurrente la difficulté de son acceptation par les supérieurs de ces communautés mêmes.

« La Tentation de saint Antoine » par David Teniers le Jeune.

Voyez comment saint Benoît parle de la vocation érémitique dans sa Règle : « La deuxième espèce de moine est celle des anachorètes ou ermites. Ceux-ci n’en sont plus à la simple ferveur du début dans la vie religieuse. Formés par une longue épreuve dans le monastère, ils ont appris, grâce au soutien de nombreux confrères, à lutter contre le démon. Bien exercés, ils passent de cette milice fraternelle au combat singulier du désert ; et, sûrs désormais d’eux-mêmes, sans le secours d’autrui, ils peuvent soutenir, Dieu aidant, avec leur seule main et leur seul bras, la guerre contre les vices de la chair et des pensées ».

Si on lit rapidement ce passage, on pourrait penser que saint Benoît ne laisse devenir ermite que les moines aguerris et « parfaits ». Cependant, de même qu’il ne faut pas attendre d’être un chrétien « parfait » pour devenir moine, je ne pense pas qu’il faille attendre d’être un moine « parfait » pour devenir ermite. « Bien exercés » implique que le temps passé en communauté soit suffisamment long pour créer des habitudes vertueuses. « Sûrs désormais d’eux-mêmes » implique que la décision soit parfaitement mûrie, c’est-à-dire sans crainte et sans inquiétude. Être « sans le secours d’autrui » et ne plus avoir les encouragements d’une vie commune est la nature même de la vie érémitique. On pourrait donc dire que c’est tout simplement cela la spiritualité propre à l’érémitisme ; à savoir, un isolement qui oblige de ne plus agir par émulation ni par la crainte des sanctions d’un supérieur immédiat, un isolement qui permet de se dépouiller davantage de son amour-propre. En vivant seul, on ne peut se donner que soi-même comme responsable de ses échecs et de ses insuffisances.

Il me semble normal que ce ne soit pas toujours compris, en particulier de la part de moines cénobites. Il faut avoir expérimenté soi-même cette solitude, pas seulement durant quelques jours de retraite par-ci par-là, mais pendant de longues périodes. On ne reste pas longtemps au désert si l’on est (seulement) animé par la fuite des désagréments que comporte parfois la vie en communauté. Le désir doit être avant tout de se retrouver davantage seul, davantage solitaire, davantage moine face à Dieu. Bien des ermites ont également poussé le dépouillement très loin dans le confort matériel. Beaucoup ont suivi une ascèse plus admirable qu’imitable. Mais beaucoup n’ont pas égalé les performances de ces ascètes. Ces derniers ont-ils été moins ermites ? S’ils ont vécu, jusqu’au bout, dans la simplicité et sans la consolation d’autrui,le dépouillement intérieur inhérent à cette vie solitaire, à cette vie de moine, il me semble qu’ils auront alors pleinement suivi leur vocation d’ermite.

3. Quelles relations les ermites entretiennent-ils avec le monastère, la paroisse et le diocèse ?

Entre les ermites, leur monastère d’origine s’ils en possèdent un, la paroisse de leur voisinage et le diocèse où ils se trouvent, il existe bien sûr des relations. Tout d’abord, elles se situent à deux niveaux : au niveau des relations humaines et au niveau du droit canonique. Ensuite, elles dépendent de la provenance et du statut de l’ermite. Celui-ci peut provenir ou non d’une communauté religieuse. Et, si c’est le cas, soit il reste membre de sa communauté d’origine avec la permission spéciale de vivre comme ermite, soit il n’en fait plus du tout partie. Il peut également être prêtre et posséder par conséquent une incardination, c’est-à-dire être juridiquement rattaché à un diocèse ou un institut de vie consacrée.

Du point de vue humain, les relations peuvent être cordiales ou conflictuelles. Lorsque l’on étudie l’histoire de l’Église, il est frappant de constater que de nombreuses réalisations louables ont démarré dans des situations de désaccord entre des personnes. Dieu se sert de tout — et même de ce qui apparaît négatif — pour réaliser de belles œuvres. Cela ne date pas d’aujourd’hui et commença déjà avec la célèbre dispute entre saint Paul et saint Barnabé : « Barnabé voulait emmener aussi Jean appelé Marc. Mais Paul n’était pas d’avis d’emmener cet homme, qui les avait quittés à partir de la Pamphylie et ne les avait plus accompagnés dans leur tâche. L’exaspération devint telle qu’ils se séparèrent l’un de l’autre » (Acte des Apôtres, chap. 15, v. 37-39). Saint Paul et saint Barnabé poursuivirent alors leur œuvre d’évangélisation dans des contrées différentes. Il n’y a donc rien d’extraordinaire que certains moines aient parfois demandé de devenir ermite suite à un différend. Ce qui n’enlève rien, comme nous l’avons dit plus haut, à l’existence de réelles vocations érémitiques, le conflit humain n’étant que l’occasion de révéler quelque chose de plus profond.

En ce qui concerne la vie pastorale des paroisses et des diocèses, il est normalement logique que les ermites ne s’en mêlent pas. Cependant, il arrive aux ermites prêtres qu’il leur soit confié quelque charge, leur permettant parfois une amélioration de leurs conditions matérielles tout en gardant suffisamment d’isolement et de solitude.

Chapelle Notre-Dame de la Paix à Montmorin (Hautes-Alpes)

Du point de vue canonique, un ermite qui a commencé sa vie religieuse comme moine cénobite peut donc rester rattaché à son monastère d’origine ou bien en être détaché. Autrefois, les ermites comme saint Charles de Foucauld, qui quitta la Trappe avant ses vœux définitifs, n’avaient plus de statut canonique approprié à leur état de vie ; et c’est peut-être d’ailleurs pour cela que lui-même désira si ardemment fonder une congrégation. Depuis l’édition du nouveau code de droit canonique, en 1983, un article a été rajouté (le canon 603) afin de légiférer le statut d’ermite diocésain. Les ermites qui ne dépendent pas ou ne dépendent plus d’une communauté religieuse peuvent donc devenir ermites diocésains. Il n’est cependant pas obligé de posséder ce statut, d’être « reconnu par le droit comme dédié à Dieu dans la vie consacrée » pour vivre comme un ermite.

Ainsi que le disait Mgr Xavier Malle, évêque de Gap, le 5 mai 2019, aux ermites de Montmorin qui ont succédé au Père Emmanuel de Floris : « Mes chères sœurs, mes chers pères, jusqu’à ce jour, canoniquement, vous n’existiez pas. Heureusement que Dieu est bien au-delà du droit canon et que cela n’a pas empêché la louange de Dieu ».

À Montmorin, des démarches canoniques avaient été entreprises dès le début et il a fallu attendre cinquante ans (1969-2019) pour que ces ermites obtiennent un statut canonique. Nous le savons bien, depuis les années soixante-dix — et même avant, mais il n’est pas lieu d’en parler ici —, il existe une crise liturgique et doctrinale dans l’Église et ce, au sein même de sa hiérarchie. Cette situation particulière ne permet donc pas de suivre toujours et immédiatement ce qui, canoniquement, serait le mieux en temps normal.

4. Concrètement, comment se passe une semaine type à l’ermitage ?

À l’ermitage, prière, travail, lecture, repas et repos sont la trame des journées et des semaines. Extérieurement, elles sont très similaires à la vie monastique que j’ai connue en communauté. Je travaille cependant deux fois plus que dans mon abbaye d’origine du Barroux. Ce sont les offices chantés, la lectio divina, les moments d’oraison et le silence qui animent ces heures de travail, qui aident à pratiquer la prière continuelle. Cette dernière ne consiste pas à réciter des prières dans sa tête à longueur de journée, mais de rester uni à Dieu par l’intention (et non par l’attention, car, comme chacun sait, il faut être pleinement attentif à ce que l’on fait, à l’instant présent).

À cela, j’ai rajouté, tout au long de l’année, le jeûne intermittent tel que saint Benoît le prévoit dans sa Règle. C’est une petite pénitence qui n’est pas très difficile et que certains pratiquent simplement pour leur santé. Elle permet toutefois de garder une bonne vigueur spirituelle.

Du lundi au vendredi, je fais des travaux informatiques et les travaux domestiques habituels de tout un chacun. J’ai la chance d’avoir mon parrain bienfaiteur qui me fait des courses hebdomadaires ; ce qui m’évite une sortie de l’ermitage. Le samedi, en général, je passe une journée complète de travail manuel : entretiens, réparations, rangements, potager, poulailler, verger et bergerie. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Les dimanches et les jours de fête, j’assiste à une messe selon l’ancien rite romain, rite auquel je suis attaché de manière exclusive depuis quarante ans. Et j’ai la grâce de pouvoir y chanter toutes les pièces en grégorien. Je profite de ces journées de repos pour lire davantage. Lorsqu’un prêtre de passage peut venir dire la messe à l’ermitage ; cela me permet d’avoir une messe supplémentaire en semaine.

Dans cette section, j’ai parlé seulement de mon cas particulier, car chaque ermite, selon son origine et sa grâce, aura des occupations et des horaires différents. Il serait irréaliste, voire absurde, d‘établir à l’intention de tous les ermites une règle de vie commune qui entrerait dans tous les détails de la journée. Le texte du droit canon concernant les ermites diocésains indique l’essentiel : « § 1. Outre les instituts de vie consacrée, l’Église reconnaît la vie érémitique ou anachorétique, par laquelle des fidèles vouent leur vie à la louange de Dieu et au salut du monde dans un retrait plus strict du monde, dans le silence de la solitude, dans la prière assidue et la pénitence. § 2. L’ermite est reconnu par le droit comme dédié à Dieu dans la vie consacrée, s’il fait profession publique des trois conseils évangéliques scellés par un vœu ou par un autre lien sacré entre les mains de l’Évêque diocésain, et s’il garde, sous la conduite de ce dernier, son propre programme de vie. (Can. 603) ». Il est donc recommandé d’avoir un programme de vie et cela est requis pour être ermite diocésain.

À propos de règle de vie érémitique, j’ai résumé, dans cet article (cliquer ici), un ouvrage de Dom Jacques Winandy intitulé La Vie érémitique. On y retrouve tout à la fois des indications pratiques et des conseils spirituels. Ils sont le fruit d’expériences de vie érémitique vécues durant de nombreuses années et peuvent donc constituer une base solide à l’établissement d’un programme de vie érémitique. La séparation du monde, la stabilité, le célibat volontaire, la pauvreté, le travail, le jeûne, l’abstinence, les veilles nocturnes, l’obéissance, la vie sacramentelle, la lectio divina et la prière continuelle : tels sont les points abordés avec simplicité dans cet opuscule. Ils sont amplement suffisants pour savoir comment concrètement mener une vie d’ermite.

5. Avez-vous une idée du nombre d’ermites en France, en Europe et dans le monde ?

Non, je n’en ai aucune idée précise. Certains parlent de 250 à 300 ermites diocésains actuellement en France. Il serait intéressant d’en faire une recension. Ce ne devrait pas être compliqué mais juste un peu long, comme pour toute opération de ce genre. Il faudrait se renseigner auprès de chaque diocèse et auprès de chaque institut de vie consacrée en leur demandant la liste des satellites érémitiques qui gravitent autour d’eux !

Il est commun de lire que les ermites étaient « très nombreux » dans les premiers siècles de l’Église. Mais que veut dire exactement « très nombreux » ? Dom Paul Delatte disait aussi, au début du XXe siècle, que la vie érémitique avait complètement disparu de la vie de l’Église ; il ajoutait que c’était une vocation extraordinaire, peu recommandable, trop parfaite pour être accessible à toutes les âmes, moins naturelle que la vie cénobitique, etc. Mais le nouveau droit canon et la pratique actuelle de l’érémitisme semblent démontrer une sévérité excessive dans les propos de Dom Delatte. Et ne serait-ce pas le fait que l’érémitisme ait été parfois mal compris et peu encouragé qui soit aussi la cause de certains échecs ?

Personnellement, j’ai croisé plusieurs ermites dans ma vie. Le premier était un jeune moine qui avait vécu six ans dans une abbaye bénédictine et qui s’était installé ensuite comme ermite près d’une abbaye de moniales. Le Père Basile Hypeau, d’En-Calcat, qui fut longtemps aumônier des moniales bénédictines de Jouques, vivait là-bas de manière assez érémitique ; il retourna dans son abbaye à la fin de sa vie. Un ermite qui vivait près d’un couvent de capucins vint s’installer quelque temps, après la fermeture de celui-ci, près de mon abbaye d’origine. Il intégra ensuite, je crois, une communauté. À l’abbaye de Fontgombault, j’ai croisé, en 2006, un ermite qui vivait hors clôture dans le voisinage des moines et un autre, membre de la communauté, qui était en clôture. En Italie, enfin, j’ai connu un Cistercien, toujours rattaché à son abbaye d’origine, qui vivait comme ermite dans un endroit reculé de la montagne ligurienne.

Les ermites ont donc été certainement beaucoup plus nombreux qu’on le soupçonne. Ce qui semble normal, puisque le principe de leur vie est d’être en retrait et à l’écart. Il serait intéressant de faire une étude plus approfondie sur l’érémitisme et la vie des différents ermites, tout au long de la vie de l’Église. Peut-être certains l’ont-ils déjà fait ? Merci à ceux qui pourraient me renseigner à ce sujet ! Au-delà de la simple curiosité, une telle recherche pourrait aboutir sur une étude théologique de la vie érémitique et contribuer ainsi au développement et au soutien de ces vocations, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes !

Frère Toussaint, mb

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *