La vie érémitique

Dom Jacques Winandy, moine et abbé bénédictin devenu ermite, a publié une sorte de règle de vie destinée aux ermites, intitulée : Vie érémitique, Essai d’initiation.

On y retrouve tout à la fois des indications pratiques et des conseils spirituels. Ces lignes, écrites par un Bénédictin qui avait un cœur de Chartreux, sont le fruit d’expériences de vie érémitique vécues durant de nombreuses années.

Dom Jacques Winandy, S. Exc. Mgr Remi Joseph de Roo et les Ermites de saint Jean-Baptiste

Personnellement, ce fut un grand réconfort de découvrir récemment cet ouvrage, car les ermites, s’ils ne sont peut-être pas aussi rares qu’on le pense (250 à 300 ermites diocésains en France en 2021 d’après cet ermite), tendent à rester cachés aux yeux du monde et il n’est donc pas facile de rencontrer des exemples à imiter. D’autant moins que la particularité de cette forme de vie est d’être multiforme et qu’il existe en pratique autant de vies érémitiques que de vocations d’ermites.

Que proposer de commun, par conséquent, à tous les ermites tout en respectant le charisme de chacun ?

Cet ouvrage d’une cinquantaine de pages répond très bien à cette question. Grâces soient rendues à Dom Jacques Winandy de nous l’avoir écrit et à l’abbaye de Bellefontaine de l’avoir édité !

Nous avons pensé que ce petit livre pourrait également être utile à tous ceux qui désirent mieux connaître la vie érémitique et nous vous invitons à le découvrir avec le résumé qui suit.


Résumé de Vie érémitique de Dom Jacques Winandy

I. La mort au monde et à soi-même

1. La séparation du monde et la stabilité

Le moine doit s’accoutumer à rester chez lui le plus possible. C’est une attitude fondamentale qui fera de lui un vrai ermite.

Seules les nécessités matérielles et la charité doivent faire exception à cette séparation du monde, à cet isolement du monde extérieur.

C’est donc davantage la stabilité et la garde de la cellule monastique que le lieu et l’isolement géographiques qui constituent un ermitage.

 

2. Le célibat embrassé pour le royaume des cieux

Par définition, être moine, c’est se rendre volontairement solitaire et célibataire. En effet, le mot grec μοναχός (monakhós), d’où viennent les mots monachus en latin et moine en français, veut dire à la fois solitaire et célibataire. On ne peut donc être moine ermite sans être célibataire et renoncer au mariage. Il est même possible de considérer que l’érémitisme, qui est une vie encore plus solitaire, soit comme l’aboutissement logique, sinon nécessaire, du célibat de tout moine.

Le célibat monastique, qui comporte la continence volontaire, n’est pas une ascèse pratiquée pour elle-même. Il n’est pas non plus le désir de fuir les soucis familiaux. Il est la conséquence d’un amour de Dieu qui doit être suffisamment grand pour devenir exclusif, anticipant en cela la vie éternelle où l’on ne prend ni femme ni mari.

Ne donner son cœur qu’à Dieu seul ne supprime pas les témoignages d’affection et les amitiés parfois grandes et profondes. Si le cœur du moine est plein de Dieu et déborde de son amour, c’est ce débordement d’amour qui rayonnera sur ses frères humains.

3. Pauvreté et travail

La pauvreté monastique et érémitique n’est pas de se réduire à un état de misère extrême, mais de rechercher une grande simplicité de vie.

Elle consiste à réduire ses besoins au minimum en retranchant tout superflu, à ne pas rechercher la facilité pour elle-même en désirant se procurer tout ce qu’il y a de plus « pratique », à ne pas accumuler sans raison des réserves. En sens inverse, elle consiste à être suffisamment raisonnable pour ne pas être à la charge d’autrui.

Cette pauvreté entraîne la nécessité de gagner son pain. L’ermite cherchera de préférence à se procurer par son travail les ressources nécessaires à sa subsistance. S’il le peut, il travaillera de ses mains. Le travail est facteur d’équilibre ; il contribue à une croissance de l’être qui doit rester pleinement humaine et ne saurait sans dommage ignorer les réalités terrestres.

L’ermite doit faire face aux multiples petits travaux d’ordre ménager : cuisine, vaisselle, raccommodages, nettoyages, petites réparations, culture de quelques légumes, etc.

Il doit avoir le goût de l’ordre, de la propreté et du travail bien fait. Le mépris des soins du corps, la négligence dans le vêtement, à une époque soucieuse d’hygiène comme la nôtre, seraient un non-sens et mériteraient d’être blâmés.

4. L’ascèse corporelle

L’ascèse corporelle chrétienne consiste à se mortifier, c’est-à-dire à mettre à mort ses tendances vicieuses et ses instincts déréglés. Elle ne rejette pas ce qu’exigent la faim, la soif, le besoin de sommeil et de détente, l’infirmité ou la maladie. Ce qu’elle combat, c’est la gourmandise, la délicatesse excessive, la peur de l’effort.

Le but poursuivi est ce que l’on nomme l’apatheia, c’est-à-dire, l’apaisement des passions : le calme, la sérénité, l’égalité d’humeur, l’équilibre psychique et la vision objective des êtres.

Les trois grands moyens utilisés traditionnellement sont le jeûne, l’abstinence et les veilles nocturnes.

a. Le jeûne

On ne jeûne pas quand on se contente de manger moins que d’habitude, de rester sur sa faim. Jeûner, c’est rester complètement à jeun pendant un temps notable : jusqu’au soir, disait l’ancienne tradition ; ou même durant trente-six heures et davantage. Ce qui n’interdit pas de prendre de l’eau ou quelque autre boisson légère.

La réduction volontaire du nombre des repas, la pratique périodique d’un jeûne modéré mais sérieux, confèrent à la longue une indépendance remarquable à l’égard de la nourriture.

Bonne est la prière qui s’accompagne du jeûne.

Livre de Tobie, chap. 12, v. 8.

Voir ici notre article sur le jeûne intermittent.

b. L’abstinence

Il s’agit d’observer un régime purement ou principalement végétarien. Un tel régime doit rester équilibré et contenir suffisamment de protéines.

Privilégier les fruits et légumes, frais, crus, de saison et du pays. Éviter les fritures, l’abus de sel et les condiments irritants pour l’intestin. Modérer le sucre [supprimer même complètement le sucre blanc !] et le remplacer plutôt par du miel. Bien mâcher la nourriture.

Il va de soi que l’ermite s’interdira la consommation fréquente ou habituelle des boissons fortes et l’usage du tabac. Il fera bien aussi de se passer de vin et de bière, sauf peut-être en certaines circonstances telles que la maladie, la réception d’un hôte ou les fêtes principales de l’Église.

Notre corps et notre âme ne font qu’un. Ce qui nuit à l’un fait du tort à l’autre. Pour vivre pleinement selon l’esprit, dans la proximité de Dieu, il faut donner au corps une nourriture qui ne l’alourdisse pas, une nourriture qui n’excite pas les passions, la nervosité, le besoin de changement et l’agitation.

c. Les veilles nocturnes

On fera bien de veiller dans la prière, soit au début soit à la fin de la nuit, mais de préférence en son milieu, en interrompant donc pour cela le sommeil.

Le prière nocturne est particulièrement agréable à Dieu ; elle est féconde en fruits de salut pour celui qui s’y livre, pour l’Église, pour les pécheurs. Les démons la redoutent plus que tout autre.

5. L’obéissance

À première vue, la vertu d’obéissance a peu d’occasions de s’exercer dans une vie solitaire. L’ermite peut cependant la conserver sous la forme d’une disponibilité intérieure.

Elle transparaîtra alors dans une autre forme d’obéissance qui s’impose à l’ermite comme à tout chrétien : l’obéissance à Dieu, le souci pressant de conformer toute sa vie à la volonté du Seigneur.

Celle-ci suppose une sensibilité aux inspirations du Saint-Esprit, qui ne s’acquiert qu’au prix d’un grand renoncement à sa volonté propre, à son égoïsme, à cette soif désordonnée d’indépendance qui est à l’origine de tout le mal en ce monde.

Ce que nous croyons que Dieu nous inspire de faire demande cependant à être contrôlé, et c’est ici qu’intervient la nécessité de recourir aux avis et aux conseils d’un Père spirituel, surtout dans le débuts.

II. La vie selon l’esprit dans le Christ Jésus

Si nous oubliions le Christ, si notre vie intérieure se repliait sur elle-même, si elle ne tendait qu’à une expérience du divin destinée à nous satisfaire nous-mêmes, nous ne serions plus dignes du nom de moines, ni même du nom de chrétiens.

Mais si la vie de l’ermite est fondée sur la Foi, tendue en avant par l’Espérance et motivée par la Charité, le meilleur service que celui-ci pourra rendre à l’Église et à l’humanité est de demeurer dans sa cellule, vaquant à Dieu dans le silence de la prière et l’humilité du renoncement.

Moine est celui qui vit séparé de tous et uni à tous.

Évagre le pontique, Sur la prière, 124.

1. La vie sacramentelle

L’Eucharistie maintient et resserre notre union à l’Église et au Sauveur de tous, notre Seigneur Jésus-Christ. L’ermite prêtre la célèbre, non pour la simple satisfaction de sa piété personnelle, mais comme ministre de l’Église et pour le salut de toute l’Église ; l’ermite non prêtre y participe aussi souvent que possible.

Les ermites qui ne sont ni prêtres ni diacres ne désireront généralement pas le devenir. L’ancienne tradition y voyait un danger d’orgueil. Ils préféreront donc, en principe, rester dans l’état où ils se trouvaient quand ils ont entendu l’appel de Dieu. [La question ne se pose évidemment pas pour les ermites femmes.]

Chacun aura le souci de se purifier aussi souvent qu’il le jugera expédient de ses fautes par le sacrement de Pénitence, en demandant l’absolution sacramentelle au prêtre de son choix. La contrition et la componction, le désir d’expier, de satisfaire et de réparer donnent à la vie de l’ermite une gravité qui n’entament en rien sa joie intime.

2. La Parole de Dieu, lumière et vie

La vie solitaire flotterait dans le vide, si Dieu ne la remplissait de sa présence. Elle succomberait à l’inanition, s’il ne la nourrissait pas de la Sainte Écriture [la Bible]. « Dans la prière, disaient les saints Pères, nous parlons à Dieu ; mais c’est dans l’Écriture sainte que Dieu nous parle. »

Sous peine de tomber dans le sentimentalisme ou dans les faiblesses et les déviations d’une pensée tout humaine, l’ermite fera de la lecture de la Bible le principal aliment de sa vie spirituelle.

Comme l’Eucharistie, comme la prière, comme la solitude et le silence, comme les divers renoncements cités plus haut, la lecture de l’Écriture sainte transforme insensiblement l’être tout entier de l’ermite pour le conduire vers la sainteté.

3. La prière continuelle

Jésus dit aux disciples une parabole pour montrer qu’il leur fallait toujours prier sans jamais se lasser.

Évangile selon saint Luc, chap. 18, v. 1.

Quand on a compris combien nous sommes dépendants de Dieu, combien nous avons besoin de lui, on ne peut plus cesser de prier.

Cette prière ne se réduit pas aux limites d’un « exercice » isolé. Elle doit être l’expression et la respiration de toute la vie. Elle est vraie et sincère si elle traduit l’ardeur d’une âme avide d’être toute à Dieu et ramenant toutes ses pensées, tous ses désirs, toutes ses activités à cette fin unique.

On ne prie bien que du jour où l’on a compris qu’on n’est qu’un pécheur, un homme comme les autres et qu’on ne se regarde plus comme digne d’intéresser qui que ce soit. S’oublier soi-même, se compter pour rien en face de Dieu, c’est déjà prier.

Si la prière ne fleurit bien qu’au désert, c’est qu’on y trouve mieux que partout ailleurs la paix et le repos de l’âme. Il faut positivement tendre à cette quiétude, à ce saint loisir, si l’on veut arriver à prier sans cesse. La prière elle-même doit devenir de plus en plus un repos, un silence docile et attentif à Dieu.

Tout ce qui est cause de trouble et d’agitation pour l’âme : bavardages, lectures inutiles et curieuses, laisser-aller de l’imagination, passions mal réprimées, ressentiments, envie, colère, impatience, désir d’être admiré ou aimé, tout cela fait obstacle à la prière.

La prière vocale est le soutien d’une oraison vraiment intérieure. En effet, nous ne sommes pas de purs esprits et il faut que notre corps participe à notre prière, afin de sanctifier notre être tout entier. Aussi la récitation ou le chant de l’office divin, même si l’on n’y est pas tenu par la loi de l’Église, peuvent être d’un grand fruit. Et en s’unissant à la prière de l’Église, l’ermite communie à ses intentions, à ses désirs, à sa foi et à son amour.

Voir ici un exemple d’offices monastiques chantés par un ermite.

Enfin, pour arriver à pénétrer d’oraison toute sa vie, l’ermite pourra recourir aux oraisons jaculatoires comme la plus célèbre qui est reprise au début de chaque office : « Deus in adjutorium intende, Domine ad adjuvandum me festina, Ô Dieu, venez à mon secours ! Seigneur, hâtez-vous de m’aider ! » et qui était l’oraison jaculatoire que Cassien conseillait de répéter indéfiniment. La récitation du chapelet s’inscrit dans cette tradition et fera à la Sainte Vierge la part qui lui revient dans l’œuvre de notre sanctification.

Les prières vocales (intérieures ou extérieures) ne sont pas des procédés “automatiques” pour procurer l’union à Dieu. Ce sont des moyens d’habituer nos facultés à se tourner spontanément et constamment vers Lui. Et lorsque le travail n’est pas trop absorbant pour l’esprit, elles peuvent aider à unir prière et travail, et à prolonger ainsi l’oraison silencieuse.

L’oraison silencieuse est la prière pure pratiquée dans une immobilité totale du corps et dans le repos des pensées. « Elle doit être courte, nous dit saint Benoît, à moins que la grâce divine n’invite intérieurement à la prolonger. » On aura pourtant le souci de chercher fréquemment et de plus en plus cette “prière pure”, ce contact intime avec cet Absolu que le silence quasi total des facultés peut faire percevoir au-dedans de soi. Y parvenir n’est pas l’affaire d’un jour, ni même de quelques mois.

Ce que Dieu attend de nous, ce sont moins des prestations matérielles, compartimentées et mesurées, que le don d’un cœur habituellement tourné vers lui et attendant tout de lui.

4. L’image de Dieu restaurée

La prise de possession de nos vies par Dieu, le Christ lui-même vivant en nous l’espérance de la gloire future, c’est à cela que nous sommes appelés et c’est ce que nous sommes venus chercher au désert : un état qui d’ailleurs reste toujours inachevé, car la perfection du chrétien consiste à grandir toujours davantage et à courir pour ainsi dire vers l’infini.


Soutenez les vocations érémitiques

Ce qui revient le plus souvent aujourd’hui, parmi les difficultés aux ermites à demeurer fidèles à leur vocation, est d’avoir une structure temporelle qui puisse les soutenir. Ce n’est pas faute de vouloir ou de pouvoir travailler, mais d’arriver à subvenir entièrement à leurs besoins, bien que ceux-ci soient souvent réduits.

Lorsque les ermites dépendent d’une communauté ; c’est celle-ci qui les prend en charge. Lorsque ce n’est pas le cas ou qu’ils sont ermites diocésains, ils doivent subvenir seuls à leurs besoins.

À l’ermitage Saint-Bède, nous arrivons, grâce à Dieu, à subvenir à nos besoins par notre travail. En revanche, il nous manque des fonds pour construire la nouvelle chapelle Sainte-Monique.

Auriez-vous la possibilité et la bonté d’y contribuer ?

En remerciement, nous vous proposons de recevoir le livre Vie érémitique de Dom Jacques Winandy pour tout don de 100 euros ou plus.

Votre contribution servira à réaliser les travaux de la chapelle Sainte-Monique à l’ermitage Saint-Bède. Et, si Dieu veut, cela permettra peut-être un jour à l’association « Les Ermites de saint Benoît » de soutenir d’autres vocations d’ermites dans d’autres ermitages.

Vous pouvez aussi commander cet ouvrage sur la boutique en ligne de Ciné Art Loisir. Cliquer ici.

3 thoughts on “La vie érémitique”

  1. Dans cet article très intéressant et dont nous vous remercions, une question n’est pas abordée:
    Est ce qu’une femme peut être ermite?
    Comme par exemple Sainte Marie Madeleine?
    Merci de votre réponse éclairée.
    En UDP

    1. Oui, bien sûr, le mot ermite désigne aussi bien des hommes que des femmes. Outre sainte Marie-Madeleine, la pionnière des ermites chrétiens, il y a eu de nombreuses femmes ermites. Et il y en a encore aujourd’hui qui, pour certaines, ont le statut d’ermite diocésain. (J’avais justement mis un lien dans l’article vers le blog de celle-ci.) Deux exemples, qui ne sont pas forcément les plus connus, me viennent à l’esprit : sainte Catherine de Sienne, religieuse dominicaine, qui a vécu un temps comme ermite à Florence dans les années 1370, et Nazarena, une championne sportive qui est devenue recluse au cœur de Rome (voir ce livre) et qui est décédée récemment, en 1990.

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