Entretien avec frère Toussaint

— Quand vous êtes entré au Barroux, sentiez-vous déjà l’appel de votre vocation d’ermite ?

— Trois ans auparavant, en 1982, j’avais trouvé, dans la bibliothèque d’un local du MJCF, deux livres sur la vie monastique. L’un d’eux parlait des Pères du désert ; je l’ai dévoré en deux jours, car j’étais fasciné par ces chercheurs de Dieu. Leur vie me paraissait à la fois simple et inaccessible. Quand je suis entré au Barroux, le monastère en construction possédait alors le parfum de ces Pères du désert. Mon âme s’est retrouvée là-bas comme un poisson dans l’eau sans que je sente le besoin de rechercher autre chose ni sans jamais penser un instant que la vie érémitique serait ma vocation finale.

— Nous lisons dans la Règle de saint Benoît qu’il « réserve la vie érémitique à ceux qui ont longtemps pratiqué la vie cénobitique ». Est-ce la raison de votre cheminement ?

— Oui, il faut laisser le temps à toute une personne, corps et âme, de devenir moine. Se lancer dès le début dans une vie monastique totalement solitaire est réservé à des âmes d’une trempe exceptionnelle, comme l’ont été ces Pères du désert. En effet, lorsque la lassitude ou la fatigue nous tentent de baisser les bras, le précieux poids de l’habitude nous aide à repartir. Et pour acquérir cette habitude salvatrice, il faut bien plusieurs années (à mon avis, 15 ans minimum de vie monastique et 40 ans d’âge). La sagesse de la Règle de saint Benoît a traversé les siècles et, sur ce point, elle a fait aussi ses preuves.

— Qu’est-ce qui vous attire dans la vocation d’ermite que vous ne trouviez pas dans la vie du moine ?

— Permettez-moi une précision avant de répondre. Vous semblez opposer vocation d’ermite à vie de moine. Or, la vocation d’ermite est, elle aussi, une vie de moine car, on le sait, moine vient de μόνος (seul) en grec. Que l’on soit moine ermite ou moine cénobite (terme qui vient lui aussi d’un mot grec : κοινός, en commun), cette appellation de moine insiste sur l’aspect contemplatif de cette forme de vie religieuse. Il y a des ordres religieux qui ne sont pas contemplatifs, qui ne sont pas monastiques. La vie monastique, elle, nous isole, nous met seul face à Dieu, afin que l’âme du religieux puisse devenir davantage contemplative. Et pour répondre à votre question, la vie d’ermite permet justement d’être davantage moine, dans le sens de μόνος, seul, d’avoir une vie plus contemplative. Elle permet aussi, si l’on est fidèle, d’avoir une plus grande pureté d’intention, de se voir davantage responsable de ses faiblesses et donc de grandir dans l’humilité. Enfin, une vie en communauté peut parfois laisser prise à une vie moins fervente, surtout si on se laisse porter par les autres. Se plonger dans le bain d’eau froide du désert oblige alors à se réveiller !

— Vivez-vous totalement coupé du monde ou accueillez-vous des retraitants venant chercher silence et recueillement près de vous ?

— Depuis dix ans, je vis bien coupé du monde, du tourbillon des actualités mondaines ou religieuses. Seules les nécessités temporelles m’obligent à avoir des contacts extérieurs, tout comme cela se passe pour les moines cénobites. N’ayant pas de structure adéquate, je n’ai jamais reçu d’hôtes en tant qu’ermite. Cependant, si Dieu veut, ce serait avec joie que je ferais partager à des retraitants cette vie monastique plus silencieuse, plus intime. Pour les anciens, cela pourrait rappeler un peu l’atmosphère du Barroux à ses tout débuts. C’est pourquoi, nous lançons cette année le projet « 2021 chapelets pour construire une chapelle en 2021 ». Il s’agit de construire, dans mon ermitage Saint-Bède à Fitilieu, une nouvelle chapelle et d’aménager trois cellules supplémentaires, s’inspirant de celles des Chartreux et destinées à des retraitants. (Pour plus de renseignements, cliquer ici.)

— Les fidèles n’ont-ils pas tendance à imaginer la vie d’un ermite comme vivant dans une grotte, se contentant d’eau claire et se nourrissant d’un pain apporté chaque jour par un corbeau ?

— Oh oui ! S’il m’arrive de devoir sortir pour des obligations matérielles et que l’on me demande à quelle communauté j’appartiens, un sourire étonné et perplexe se profile souvent sur les visages suite à ma réponse sur mon statut d’ermite : je n’ai effectivement pas la grande barbe blanche correspondant à l’imaginaire habituel… Il y a, certes, des ermites qui vivent dans de conditions très austères ; cependant, chacun possède sa vocation et sa grâce propre. L’essentiel est cette recherche de Dieu incessante qui doit tous nous animer et qui doit nous conduire à grandir tous les jours davantage dans l’amour de Dieu et du prochain. Dom Gérard nous parlait souvent du globe crucifère des Chartreux associé à leur devise Stat Crux dum volvitur orbis (la croix demeure tandis que la terre tourne). Ce symbole montre bien à la fois le retrait du monde et l’amour des hommes, que le moine ne fuie pas mais dont il s’éloigne pour mieux les aimer et qu’il s’efforce de soutenir par sa prière et ses sacrifices.

(Propos recueillis par Anne Le Pape du quotidien Présent)

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