L’Assomption de la Très Sainte Vierge dans l’office de Matines

La fête de l’Assomption ne célèbre pas seulement la gloire particulière accordée à la Très Sainte Vierge Marie. Elle proclame aussi la victoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le péché, la mort et la corruption du tombeau.

L’office de Matines du 15 août expose cette doctrine avec une remarquable unité. Il commence au livre de la Genèse, avec la chute d’Adam et d’Ève ; il conduit ensuite à la Résurrection du Christ, à la glorification corporelle de sa Mère et à son couronnement dans le ciel ; il s’achève enfin en tournant nos regards vers notre propre résurrection.

L’Assomption apparaît ainsi non comme un privilège marial isolé, mais comme un mystère qui appartient pleinement à l’œuvre de la Rédemption.

La Vierge Marie élevée au ciel au-dessus des Apôtres, dans l’Assomption peinte par Le Titien.
L’Assomption de la Très Sainte Vierge — Le Titien, 1516-1518, basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari, Venise.

« Surge, Maria ! » — Lève-toi, Marie !

Dès l’hymne de Matines, la doctrine de la fête est clairement exprimée. L’Église semble faire entendre l’appel adressé par le Christ à sa Mère :

Surge! Iam terris fera bruma cessit,
Ridet in pratis decus omne florum,
Alma quæ Vitæ Genetrix fuisti,
Surge, Maria!

Lève-toi ! Déjà sur la terre le rude hiver a cessé ;
dans les prés sourit toute la beauté des fleurs.
Ô bienheureuse Marie, toi qui fus la Mère de la Vie,
lève-toi !

L’hiver représente ici la mort. Le printemps et les fleurs annoncent la vie rendue au corps. Marie est appelée à se lever parce qu’elle est la Genetrix Vitæ, la Mère de la Vie : elle a donné une chair humaine à Celui qui est lui-même « la Résurrection et la Vie ».

La strophe suivante nous ramène immédiatement au paradis terrestre :

Lilium fulgens velut in rubeto,
Mortis auctorem teris una, carpens
Sontibus fructum patribus negatum
Arbore vitæ.

Lis éclatant au milieu des ronces,
seule tu écrases l’auteur de la mort,
cueillant pour les coupables le fruit refusé à nos premiers pères
sur l’arbre de vie.

Le serpent, l’arbre, la faute des premiers parents et l’arbre de vie sont déjà présents. L’Assomption est donc placée dans la perspective de toute l’histoire du salut : ce qui fut perdu au commencement doit être restauré par le Christ.

Une autre strophe donne la raison particulière pour laquelle le corps de Marie ne pouvait demeurer livré à la corruption :

Arca non putri fabricata ligno
Manna tu servas, fluit unde virtus,
Ipsa qua surgent animata rursus
Ossa sepulcris.

Arche construite d’un bois qui ne saurait pourrir,
tu conserves la manne d’où jaillit cette puissance
par laquelle les ossements eux-mêmes, rendus à la vie,
se relèveront un jour des tombeaux.

Marie est la véritable Arche d’alliance. L’ancienne arche contenait la manne ; Marie porta réellement dans son sein Celui qui est le Pain vivant descendu du ciel et le principe de la résurrection des morts.

L’hymne ne parle donc nullement d’une âme délivrée de son corps. Elle affirme au contraire que le corps lui-même participe à la glorification :

Haud caro tabo patitur resolvi;
Spiritus imo sine fine consors
Tendit ad astra.

Ta chair ne souffre pas d’être dissoute par la corruption ;
mais, associée pour toujours à l’esprit,
elle s’élève vers les cieux.

C’est le point essentiel : l’Assomption concerne Marie tout entière, âme et corps.

Premier nocturne : Adam, Ève et la mort

Pour célébrer l’Assomption, la liturgie commence d’une manière qui peut surprendre : elle fait lire le troisième chapitre de la Genèse et le récit du péché originel.

Dieu appelle Adam après sa faute :

Ubi es?

Où es-tu ?

Adam accuse Ève ; Ève accuse le serpent. Puis vient la sentence divine. Dans le texte de la Vulgate donné par l’office, Dieu dit au serpent :

Inimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tuum et semen illius; ipsa conteret caput tuum.

Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance ; elle t’écrasera la tête.

La Vierge Marie debout sur le croissant de lune et écrasant le serpent sous ses pieds.
La Vierge écrasant le serpent — école italienne, XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles.

La liturgie rapproche ainsi la première femme et la nouvelle Ève. Par la première, le péché entre dans le monde ; de la seconde naît le Rédempteur. Mais la victoire de Marie sur le serpent n’est jamais indépendante de celle du Christ : elle existe précisément parce que le Christ est son Fils et qu’elle lui est entièrement unie.

Après la Genèse, l’office fait entendre saint Paul :

Sicut in Adam omnes moriuntur, ita et in Christo omnes vivificabuntur.

Comme tous meurent en Adam, ainsi tous recevront la vie dans le Christ.

Puis vient cette affirmation capitale :

Novissima autem inimica destruetur mors.

Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort.

Voilà la véritable clef de l’Assomption. La mort est entrée dans le monde avec le péché ; le Christ ressuscité l’a vaincue. Cette victoire doit finalement atteindre les corps eux-mêmes.

Saint Paul poursuit :

Oportet enim corruptibile hoc induere incorruptionem, et mortale hoc induere immortalitatem.

Il faut que ce corps corruptible revête l’incorruptibilité et que ce corps mortel revête l’immortalité.

Ce qui doit se réaliser pour les élus lors de la résurrection générale est déjà accompli en Marie. L’Assomption est donc une conséquence éminente de la Résurrection de Notre-Seigneur.

Assomption et Ascension

Le vocabulaire lui-même exprime une différence fondamentale.

Le Christ monte au ciel par sa propre puissance : c’est son Ascension. Marie, qui demeure une créature entièrement dépendante de Dieu, est élevée par la puissance divine : c’est son Assomption.

L’Assomption ne signifie donc nullement que Marie posséderait par nature une puissance semblable à celle de son Fils. Tout ce qu’elle reçoit vient de Dieu et de la victoire du Christ.

Deuxième nocturne : l’Arche vivante et la victoire sur la corruption

Le deuxième nocturne donne d’abord la parole à saint Jean Damascène. Sa doctrine repose sur un principe de convenance : que pouvait-il advenir du corps qui avait réellement donné au Verbe de Dieu sa chair humaine ?

Hodie sacra et animata arca Dei viventis, quæ suum in utero concepit Creatorem, requiescit in templo Domini, quod nullis est exstructum manibus.

Aujourd’hui, l’Arche sainte et vivante du Dieu vivant, celle qui conçut dans son sein son propre Créateur, repose dans le temple du Seigneur qui n’est pas construit de main d’homme.

Saint Jean Damascène accumule les figures de l’Ancien Testament. Marie est l’Arche vivante ; elle est aussi le paradis du nouvel Adam :

Hodie Eden novi Adam paradisum suscipit animatum, in quo soluta est condemnatio, in quo plantatum est lignum vitæ.

Aujourd’hui, l’Éden du nouvel Adam accueille le paradis vivant dans lequel fut levée la condamnation, dans lequel fut planté l’arbre de vie.

Le rapprochement avec le premier nocturne est manifeste. Nous avions commencé devant l’arbre du paradis, par lequel la mort entra dans le monde. Nous retrouvons maintenant l’arbre de vie, le Christ, qui a pris chair dans le sein de Marie.

Assomption, Dormition, mortalité et immortalité de Marie

Il faut ici préciser soigneusement le vocabulaire, car plusieurs réalités différentes sont souvent confondues.

L’Assomption désigne le fait que la Très Sainte Vierge Marie, au terme de sa vie terrestre, a été élevée en son corps et en son âme à la gloire céleste. C’est là l’objet propre du dogme défini par Pie XII en 1950.

Mais le dogme de l’Assomption ne répond pas, à lui seul, à une autre question : Marie est-elle réellement morte avant d’être élevée au ciel ?

Deux opinions théologiques doivent alors être distinguées : la thèse mortaliste et la thèse immortaliste.

La thèse mortaliste

La thèse mortaliste affirme que la Sainte Vierge a véritablement connu la mort corporelle avant son Assomption.

Le terme ne signifie évidemment pas que Marie aurait été soumise à la mort comme une pécheresse frappée par le châtiment du péché originel. Il signifie seulement qu’elle a réellement franchi le seuil de la mort, avec séparation de l’âme et du corps, avant la glorification de celui-ci.

C’est très clairement la doctrine de saint Jean Damascène dans la sixième leçon :

Ut filia veteris Adam, veterem sententiam subiit — nam et eius Filius, qui est vita ipsa, eam non recusavit —; ut autem Dei viventis Mater, ad illum ipsum digne assumitur.

Comme fille de l’ancien Adam, elle subit l’antique sentence — car son Fils lui-même, qui est la Vie, ne la refusa pas — ; mais, en tant que Mère du Dieu vivant, elle est justement élevée auprès de lui.

La pensée est particulièrement forte. Marie est fille d’Adam : elle appartient véritablement à notre nature humaine et connaît la mort. Mais elle est aussi la Mère du Dieu vivant : son corps ne demeure pas livré à la corruption et elle est élevée auprès de son Fils.

Saint Jean Damascène ajoute un argument décisif : le Christ lui-même est mort. Or Notre-Seigneur était absolument exempt de tout péché. La mort corporelle n’implique donc pas nécessairement une faute personnelle ni même la présence du péché originel.

La mort de Marie peut ainsi être comprise comme une ultime conformité de la Mère à son Fils : comme lui, elle passe véritablement par la mort ; par sa puissance à lui, elle n’y demeure pas.

La Dormition

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le terme de Dormition.

Le mot vient du latin dormitio, « sommeil », « endormissement », et correspond au grec koimesis. Dans le langage chrétien ancien, la mort des justes est volontiers appelée un sommeil, parce que le corps repose dans l’attente de la résurrection.

La Dormition de la Mère de Dieu, telle que la célèbre particulièrement la tradition orientale, ne signifie donc pas que Marie ne serait pas morte. Elle désigne sa mort elle-même, regardée comme un endormissement, immédiatement ordonné à sa glorification.

La Dormition et l’Assomption ne sont donc pas deux doctrines opposées. Dans la tradition qui affirme la mort de Marie, elles désignent deux moments successifs du même mystère.

  • La Dormition désigne l’achèvement de la vie terrestre de Marie et sa mort, comprise comme un sommeil.
  • L’Assomption désigne sa glorification : elle est élevée en corps et en âme dans le ciel.

Le mot de Dormition insiste donc sur la mort comme sommeil ; celui d’Assomption, sur la glorification qui lui succède.

Dormition de la Vierge Marie entourée des Apôtres, icône du XIIIe siècle du monastère Sainte-Catherine du Sinaï.
La Dormition de la Mère de Dieu — icône du XIIIᵉ siècle, monastère Sainte-Catherine du Sinaï.

La thèse immortaliste

Il existe cependant une autre opinion, beaucoup plus minoritaire, que les théologiens appellent la thèse immortaliste.

Selon cette opinion, Marie n’aurait pas connu la mort corporelle. Au terme de sa vie terrestre, elle aurait été directement transformée et élevée en corps et en âme dans la gloire, sans séparation préalable de l’âme et du corps.

Il faut ici distinguer immortalité et incorruptibilité. L’immortalité signifie que l’on ne meurt pas ; l’incorruptibilité signifie que le corps n’est pas livré à la décomposition.

On peut donc parfaitement soutenir, avec la tradition mortaliste, que Marie est réellement morte tout en affirmant que son corps n’a pas connu la corruption du tombeau.

Les défenseurs de l’opinion immortaliste ont notamment fait valoir que la mort est entrée dans le monde par le péché et que Marie, préservée du péché originel dès sa conception, pouvait par conséquent être également préservée de la mort.

Cette conclusion n’est cependant pas nécessaire. Le Christ lui-même, parfaitement sans péché, a voulu mourir. L’Immaculée Conception délivre Marie de la faute originelle et de la nécessité de subir la mort comme châtiment du péché ; elle n’impose pas qu’elle ait été soustraite à toute mort corporelle.

C’est pourquoi la tradition patristique et liturgique a très généralement vu dans la mort de Marie non une victoire du péché sur elle, mais une conformité à son Fils : comme lui, elle passe par la mort ; comme lui, mais par sa puissance à lui, elle en sort victorieuse.

Ce que Pie XII a défini — et ce qu’il n’a pas défini

Cette distinction permet de mieux comprendre la remarquable précision de la définition dogmatique de Pie XII.

Les septième et huitième leçons de Matines rappellent la définition solennelle prononcée le 1er novembre 1950 :

Pronuntiamus, declaramus et definimus revelatum dogma esse: Immaculatam Deiparam semper Virginem Mariam, expleto terrestris vitæ cursu, fuisse corpore et anima ad cælestem gloriam assumptam.

Nous prononçons, déclarons et définissons comme dogme divinement révélé : l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, au terme du cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste.

Pie XII n’écrit ni « après sa mort », ni « sans connaître la mort ». Il emploie la formule :

expleto terrestris vitæ cursu

au terme du cours de sa vie terrestre.

L’objet du dogme est donc précis : Marie, au terme de sa vie terrestre, a été élevée en son corps et en son âme dans la gloire céleste.

La définition elle-même ne fait pas de la mort préalable de Marie un article de foi. Elle ne définit pas davantage qu’elle aurait échappé à la mort.

Un catholique peut donc adhérer pleinement au dogme de l’Assomption tout en tenant soit la thèse traditionnelle de la mort de Marie, soit l’opinion immortaliste selon laquelle elle aurait été assumée sans mourir.

Il faut toutefois distinguer cette réserve dogmatique de l’ensemble de la tradition citée par Pie XII lui-même. La constitution Munificentissimus Deus reproduit de nombreux témoignages patristiques et liturgiques qui supposent la mort de Marie. Le pape n’a simplement pas inclus cette question dans la proposition qu’il entendait définir comme divinement révélée.

L’office de Matines prend-il position ?

La réponse est particulièrement intéressante : la définition dogmatique citée par l’office ne prend pas position sur la mort de Marie, mais saint Jean Damascène, que le même office fait lire immédiatement auparavant, en prend une très nettement.

Les Matines permettent ainsi de distinguer les degrés :

  • le dogme : Marie, au terme de sa vie terrestre, a été assumée en corps et en âme dans la gloire ;
  • la tradition patristique et liturgique très largement reçue : Marie a réellement connu la mort, ou Dormition, avant son Assomption ;
  • une opinion théologique minoritaire : la thèse immortaliste, selon laquelle Marie n’aurait pas connu la mort corporelle.

Saint Jean Damascène appartient sans ambiguïté à la deuxième position. Il ne voit aucune contradiction entre l’absence de péché en Marie et sa mort, puisque le Fils absolument sans péché lui-même a voulu mourir.

Cette précision donne toute sa force à la suite de l’office : l’Assomption n’est pas seulement l’évitement de la corruption. Elle manifeste quelque chose de plus grand encore : la mort elle-même est vaincue.

Absorpta est mors in victoria.

La mort a été engloutie dans la victoire.

Troisième nocturne : « Bienheureuse, toi qui as cru »

Au troisième nocturne, l’Évangile est celui de la Visitation. Ce choix n’est pas fortuit.

Beata, quæ credidisti, quoniam perficientur ea, quæ dicta sunt tibi a Domino.

Bienheureuse, toi qui as cru, parce que s’accompliront les choses qui t’ont été dites de la part du Seigneur.

Le mot essentiel est ici perficientur : les paroles de Dieu seront accomplies, menées à leur perfection.

Au commencement de sa maternité divine, Marie croit à la parole qui lui est annoncée. Au terme de sa vie terrestre, elle reçoit le plein accomplissement des promesses divines.

Saint Pierre Canisius le souligne dans les leçons de ce troisième nocturne. L’Assomption est le jour où la foi et les vertus de Marie obtiennent leur fruit et leur terme :

Beata quæ non modo credidisti, sed fidei etiam omnisque virtutis fructum et finem hodie consecuta es.

Bienheureuse es-tu, toi qui non seulement as cru, mais qui aujourd’hui as obtenu le fruit et le terme de ta foi et de toute vertu.

Le Magnificat parvenu à son accomplissement

À la Visitation, la Sainte Vierge avait chanté :

Respexit humilitatem ancillæ suæ: ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes. Quia fecit mihi magna qui potens est.

Il a regardé l’humilité de sa servante ; voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuse, parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses.

L’Assomption est l’accomplissement suprême de cette parole.

Marie ne s’était pas élevée elle-même. Elle s’était appelée ancilla Domini, la servante du Seigneur. Dieu l’élève maintenant au-dessus des chœurs des anges. Elle s’était abaissée ; Dieu l’exalte. Elle avait reçu le Verbe dans son sein ; le Verbe la reçoit maintenant dans son royaume.

Saint Pierre Canisius exprime cette réciprocité par une image particulièrement belle :

Lorsqu’Emmanuel entra dans le château de ce monde, tu l’accueillis comme une hôtesse accueille son hôte ; aujourd’hui, à son tour, c’est lui qui t’accueille dans son palais royal et qui t’honore magnifiquement, comme une mère digne d’un tel Salomon.

À l’Incarnation, Marie donne au Fils de Dieu une demeure sur la terre. À l’Assomption, le Fils donne à sa Mère une demeure dans son royaume.

La Dormition de la Vierge représentée dans la partie inférieure et son Assomption dans la partie supérieure, icône d’Elias Moskos.
La Dormition et l’Assomption de la Vierge — Elias Moskos, 1679, Musée byzantin et chrétien, Athènes.

De l’humble servante à la Reine du ciel

La douzième leçon tire une conséquence de cette glorification : celle qui fut la Mère du Roi reçoit auprès de lui une dignité royale.

Felix dies, qui ancillam Domini humillimam eo usque provexit ac extulit, ut præstantissima cæli Regina, mundique Domina efficeretur.

Heureux jour, qui a élevé et exalté l’humble servante du Seigneur jusqu’à faire d’elle la très excellente Reine du ciel et la Souveraine du monde.

Cette royauté ne met évidemment pas Marie au rang de Dieu. Elle est une créature et demeure éternellement telle. Sa dignité vient tout entière de son rapport au Christ. Elle est Reine parce qu’elle est la Mère du Roi.

Cette doctrine apparaît déjà dans le psaume 44 chanté au premier nocturne :

Astitit regina a dextris tuis in vestitu deaurato.

La Reine s’est tenue à votre droite, revêtue d’un vêtement d’or.

Mais l’office ne s’arrête pas à la gloire personnelle de Marie. Saint Pierre Canisius en vient immédiatement à son rôle envers l’Église militante.

Heureux enfin et vraiment vénérable jour, qui a établi et confirmé pour nous dans le Royaume de Dieu une Reine tout à la fois puissante et clémente, afin que celle qui demeure toujours la Mère du Juge soit aussi pour nous une Mère de miséricorde qui nous soit favorable, qui intercède pour nous auprès du Christ et veille fidèlement aux intérêts de notre salut.

La conclusion de la douzième leçon est donc très précise. La royauté de Marie n’est pas un simple honneur ajouté à sa gloire : elle comporte une fonction d’intercession.

Le répons qui suit reprend cette doctrine sous la forme de la prière :

Ora pro populo, interveni pro clero, intercede pro devoto femineo sexu: sentiant omnes tuum juvamen, quicumque celebrant tuam sanctam festivitatem.

Priez pour le peuple, intervenez en faveur du clergé, intercédez pour les femmes qui vous sont dévouées ; que tous ceux qui célèbrent votre sainte fête éprouvent votre secours.

La glorification de Marie ne l’éloigne donc pas des fidèles. Parce qu’elle est auprès du Christ, son intercession s’exerce désormais dans la gloire.

Le Te Deum ramène toute la fête au Christ

Après la dernière leçon, les Matines solennelles s’achèvent par le Te Deum. Ce chant montre admirablement quel est le véritable terme de toute la louange mariale : Dieu lui-même.

Deux versets donnent presque à eux seuls la clef christologique de toute la fête :

Tu, ad liberandum suscepturus hominem, non horruisti Virginis uterum.

Vous qui, pour délivrer l’homme, deviez prendre notre nature, vous n’avez pas eu en horreur le sein de la Vierge.

Tu, devicto mortis aculeo, aperuisti credentibus regna cælorum.

Vous qui, après avoir vaincu l’aiguillon de la mort, avez ouvert aux croyants le royaume des cieux.

En deux phrases se trouve résumé tout le mystère de l’Assomption.

Le Verbe a pris une véritable chair dans le sein de la Vierge. Cette chair est morte et ressuscitée. Par cette résurrection, le Christ a brisé la puissance de la mort et ouvert le ciel.

Celle dont il avait reçu cette chair humaine est la première à recevoir, d’une manière parfaite, les fruits de cette victoire dans son âme et dans son corps.

L’honneur rendu à Marie ne détourne donc pas du Christ. Bien compris, il manifeste au contraire la puissance de sa Rédemption.

« Toutes les générations me diront bienheureuse »

Après le Te Deum, l’Évangile de la Visitation est proclamé intégralement.

Élisabeth, remplie du Saint-Esprit, s’écrie :

Benedicta tu inter mulieres, et benedictus fructus ventris tui.

Vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni.

Puis Marie répond par le Magnificat :

Magnificat anima mea Dominum; et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo; quia respexit humilitatem ancillæ suæ, ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes.

Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur, parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante ; voici que désormais toutes les générations me diront bienheureuse.

L’Assomption ne contredit en rien l’humilité de Marie. Elle en est au contraire l’exaltation par Dieu.

Le Magnificat ne dit pas : « J’ai fait de grandes choses », mais :

Fecit mihi magna qui potens est.

Le Puissant a fait pour moi de grandes choses.

L’Assomption est l’une de ces grandes choses, et la dernière accomplie en Marie au terme de son pèlerinage terrestre.

La collecte : l’Assomption de Marie et notre propre résurrection

La collecte de la fête donne enfin la conclusion théologique de tout l’office :

Omnipotens sempiterne Deus, qui Immaculatam Virginem Mariam, Filii tui Genetricem, corpore et anima ad cælestem gloriam assumpsisti: concede, quæsumus; ut ad superna semper intenti, ipsius gloriæ mereamur esse consortes.

Dieu tout-puissant et éternel, qui avez élevé à la gloire céleste, en son corps et en son âme, l’Immaculée Vierge Marie, Mère de votre Fils, accordez-nous, nous vous en supplions, que, toujours tendus vers les réalités d’en haut, nous méritions d’avoir part à sa gloire.

La liturgie passe alors de Marie à nous.

L’Assomption n’est pas seulement donnée à contempler comme la récompense d’une créature incomparable. Elle montre ce que la Rédemption doit finalement produire dans ceux qui appartiennent au Christ.

Nous confessons dans le Credo la résurrection de la chair. Le salut chrétien n’est pas la simple survivance de l’âme après la mort. L’homme tout entier a été créé par Dieu ; l’homme tout entier a été racheté par le Christ ; l’homme tout entier doit finalement participer à la gloire.

Marie possède déjà ce que les élus attendent encore.

La Vierge Marie élevée au ciel au-dessus des Apôtres, dans une peinture de Lorenzo Lotto.
L’Assomption de la Très Sainte Vierge — Lorenzo Lotto, 1527.

Du paradis perdu à la Jérusalem céleste

L’ensemble des Matines de l’Assomption forme ainsi une remarquable synthèse de l’histoire du salut.

Au commencement se trouvent Adam, Ève, le serpent, l’arbre et la mort.

Puis paraît le Christ, nouvel Adam, mort et ressuscité, qui détruit le dernier ennemi : la mort.

Marie apparaît alors comme la nouvelle Ève, l’Arche vivante, le paradis dans lequel fut planté l’arbre de Vie, la Cité de Dieu, le jardin fermé, l’Épouse et enfin la Reine placée auprès du Roi.

Elle avait donné au Verbe une chair mortelle ; le Verbe donne maintenant à cette chair l’incorruptibilité. Elle avait reçu son Fils dans le pauvre séjour de ce monde ; son Fils la reçoit dans son palais éternel. Elle avait dit : « Voici la servante du Seigneur » ; Dieu l’établit Reine. Elle avait prophétisé : « Toutes les générations me diront bienheureuse » ; depuis des siècles, l’Église accomplit cette prophétie en célébrant sa fête.

Mais tout vient du Christ et tout retourne au Christ.

C’est pourquoi la fête de l’Assomption est inséparablement mariale, christologique, pascale et eschatologique. Elle célèbre en Marie la pleine victoire de son Fils. Elle est aussi une fête de la résurrection des corps : dans la Mère de Dieu élevée au ciel en son corps et en son âme, l’Église contemple par avance la gloire à laquelle le Christ destine ses élus.

Absorpta est mors in victoria.
Ubi est, mors, victoria tua? ubi est, mors, stimulus tuus?

La mort a été engloutie dans la victoire.
Ô mort, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ?

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