Quand l’invocation de l’autorité tient lieu de réponse

À propos d’une tribune de Mgr Jean-Marc Eychenne sur la liturgie traditionnelle

Mgr Jean-Marc Eychenne — François-Etienne, CC BY-SA 4.0Wikimedia Commons

Introduction

Dans une tribune publiée par La Croix le 24 août 2026 sous le titre « Libéraliser la liturgie serait instiller le virus de la défiance », Mgr Jean-Marc Eychenne, évêque de Grenoble-Vienne, s’oppose à un élargissement de la célébration selon l’ancien missel romain.

Il convient d’emblée de préciser l’esprit du présent article. La tribune de Mgr Eychenne paraît dans la rubrique « Opinion • Auteur invité » de La Croix. Nous la recevons donc comme telle.

Il ne s’agit ici ni d’ouvrir une polémique personnelle avec l’évêque de Grenoble-Vienne, ni de lui attribuer à lui seul une manière de penser qui dépasse largement sa personne. Son texte exprime au contraire, sous une forme particulièrement claire, une opinion qui nous paraît aujourd’hui largement répandue dans l’épiscopat français : celle qui tend à faire de l’acceptation de la réforme liturgique un critère de confiance dans l’Église et dans son autorité.

C’est cette opinion que nous souhaitons examiner, sans faire de la personne de Mgr Eychenne l’objet de notre propos.


Le raisonnement de cette tribune est assez simple.

La réforme liturgique a été voulue par l’autorité légitime de l’Église. La célébration habituelle selon l’ancien missel manifesterait donc, au moins implicitement, une réserve envers cette réforme. Cette réserve conduirait progressivement à une défiance envers le concile Vatican II, puis envers le Magistère, et finalement envers l’autorité même du successeur de Pierre.

Et sa conclusion est grave : favoriser largement l’ancien rite reviendrait à éduquer les fidèles dans une sorte de culture du soupçon envers l’Église.

Ce raisonnement mérite d’être examiné avec attention, précisément parce qu’il dépasse très largement la personne de Mgr Eychenne. Depuis plus d’un demi-siècle, c’est, sous des formes diverses, l’un des arguments les plus fréquemment opposés aux prêtres et aux fidèles qui ont exprimé des réserves à l’égard de la réforme liturgique de 1969.

Or il présente une difficulté fondamentale : il répond par l’autorité à une question qui est d’abord théologique.

La question véritable n’est pas ici de savoir si Paul VI possédait légitimement l’autorité pontificale, ni de trancher les controverses ecclésiologiques qui ont pu naître autour de cette question.

Elle est de savoir dans quelle mesure une réforme liturgique déterminée exprime fidèlement, clairement et intégralement la foi que l’Église a reçue.

Autrement dit, avant de demander : « Qui a décidé ? », il faut demander : « Qu’est-ce qui a été décidé, et en quelle relation cette décision se trouve-t-elle avec ce qui avait été reçu auparavant ? »

C’est cette distinction que la tribune de Mgr Eychenne tend précisément à effacer.

Nous examinerons donc successivement trois points particuliers.

  • La méthode : répondre par l’autorité à une question de vérité.
  • L’historique : oui, la réforme vient de loin — mais cela ne prouve pas ce que l’on pourrait penser.
  • La pastorale : répéter le même discours qui accompagne la crise depuis soixante ans.
Maître-autel préparé pour une célébration selon le missel de 1962 — Maximilian775, CC BY 4.0 — Wikimedia Commons.

I. Une méthode : répondre par l’autorité à une question de vérité

1. Ceux qui exercent l’autorité dans l’Église doivent eux-mêmes recevoir la Tradition

Mgr Eychenne écrit très justement que « la Tradition ne se choisit pas, mais se reçoit ».

Mais cette affirmation vaut aussi pour l’autorité elle-même. La Tradition n’est pas ce que chaque génération, chaque concile ou chaque pape aurait à reconstruire selon les besoins du moment. Elle est un héritage reçu, conservé, approfondi et transmis.

L’autorité ecclésiastique n’est donc pas propriétaire de la Tradition. Elle en est dépositaire et gardienne.

Elle peut en préciser l’expression, en régler certains usages, accompagner son développement organique ; mais elle ne peut raisonner comme si ce qui a nourri la foi et la prière de l’Église pendant des siècles devenait soudainement étranger à cette même Tradition par le seul fait d’une décision nouvelle.

C’est précisément ce que Benoît XVI rappelait en 2007 : « L’histoire de la liturgie est faite de croissance et de progrès, jamais de rupture » ; ce qui était sacré pour les générations précédentes, ajoutait-il, « reste grand et sacré pour nous ». (Benoît XVI, Lettre aux évêques accompagnant la Lettre apostolique Summorum Pontificum, 7 juillet 2007, site du Vatican.)

Cette question s’est posée avec une particulière acuité après Traditionis custodes. Le motu proprio se présente dès ses premiers mots sous le signe des « gardiens de la Tradition », mais il affirme ensuite, dans son article premier, que les livres liturgiques promulgués par Paul VI et Jean-Paul II conformément aux décrets de Vatican II constituent l’unique expression de la lex orandi du rite romain. (François, Traditionis custodes, motu proprio, 16 juillet 2021, site du Vatican.)

Or c’est précisément ici que surgit la difficulté : une décision présente peut-elle suffire à modifier le statut ecclésial d’un rite qui avait été reçu, célébré et sanctifié pendant des siècles ?

C’est dans ce cadre qu’une réforme liturgique doit être examinée.

2. Une pétition de principe

Le raisonnement de Mgr Eychenne peut être schématisé ainsi :

  1. la réforme liturgique a été promulguée par l’autorité ;
  2. cette réforme est l’expression fidèle de la Tradition ;
  3. la mettre à distance revient donc à mettre à distance la Tradition ;
  4. cette attitude conduit finalement à mettre à distance l’autorité qui transmet cette Tradition.

Mais le deuxième point est précisément celui qui est discuté.

On ne peut donc pas le poser comme acquis pour conclure que ceux qui le contestent se détournent de la Tradition.

En logique, cela porte un nom : une pétition de principe.

La conclusion que l’on prétend établir est déjà supposée dans les prémisses.

Il faudrait au contraire démontrer que la réforme liturgique exprime, avec la même netteté et le même équilibre doctrinal que le rite antérieur, les réalités essentielles de la Messe :

  • le sacrifice propitiatoire ;
  • la Présence réelle ;
  • le caractère propre du sacerdoce ministériel ;
  • la distinction entre le prêtre et les fidèles ;
  • l’adoration ;
  • la gravité du péché ;
  • la nécessité de l’expiation ;
  • l’intercession des saints ;
  • la place singulière de la Sainte Vierge ;
  • la finalité première du culte rendu à Dieu.

C’est seulement après cette étude qu’une conclusion théologique peut être tirée.

3. La confiance due à l’autorité ne rend pas toute décision bonne par définition

Le fidèle catholique n’a pas à refaire personnellement toute la théologie de l’Église avant d’accepter chacune de ses décisions. Beaucoup n’en auraient ni le temps ni la compétence. Il est donc normal qu’il fasse confiance aux pasteurs auxquels est confié le gouvernement de l’Église.

Cette confiance appartient même à l’ordre normal de la vie catholique.

Le problème commence lorsque l’on passe de cette proposition :

L’autorité doit normalement bénéficier de notre confiance.

à cette proposition beaucoup plus forte :

Puisque l’autorité a décidé, ce qu’elle a décidé est nécessairement bon.

Ce passage n’est pas démontré.

La confiance crée une présomption favorable ; elle ne transforme pas, par elle-même, toute décision de gouvernement en décision théologiquement irréprochable ou pastoralement prudente.

Autrement, toute critique d’une mesure ecclésiastique serait impossible par principe. Il suffirait toujours de répondre : l’autorité était mieux placée que vous pour juger, elle disposait de davantage d’informations, elle avait la compétence pour décider ; par conséquent sa décision était bonne.

Mais ce raisonnement confond deux choses : le droit de décider et la qualité de la décision prise.

Une autorité peut être réellement compétente et néanmoins prendre une mesure discutable, imprudente ou ultérieurement corrigée. L’histoire même de la discipline ecclésiastique montre suffisamment que les décisions de gouvernement peuvent être modifiées, abandonnées ou remplacées.

Il n’est d’ailleurs nullement nécessaire que chaque fidèle devienne théologien pour qu’une difficulté théologique puisse être sérieusement posée.

Un fidèle peut ne pas être capable d’analyser lui-même deux missels ligne par ligne. Il peut cependant constater qu’une controverse existe, que des cardinaux, des évêques, des prêtres et des théologiens ont formulé depuis des décennies des objections précises, et demander que ces objections reçoivent une réponse.

C’est ici que l’argument de confiance devient insuffisant.

Dire :

Faites confiance à l’Église.

peut constituer une juste exhortation spirituelle.

Mais cela ne répond pas encore à la question :

Pourquoi telle modification exprime-t-elle mieux, ou au moins aussi clairement, la foi reçue ?

Et plus une réforme touche une réalité ancienne, universelle et intimement liée à la profession de la foi, plus cette démonstration devient importante.

Le problème n’est donc pas que les fidèles prétendraient tous devenir juges de l’autorité.

Il est que l’autorité ne peut invoquer la confiance qui lui est due comme substitut permanent à l’explication de ses décisions, surtout lorsque celles-ci font l’objet d’objections théologiques anciennes, précises et documentées.

La confiance est une disposition nécessaire.

Elle n’est pas un argument théologique.

Présenter alors la persistance de la question comme un manque de confiance revient à transformer l’insuffisance de la réponse apportée en faute de celui qui continue de demander une réponse.

Ouverture de Vatican II, 11 octobre 1962 — Peter Geymayer, domaine public — Wikimedia Commons.

II. Une question historique : oui, la réforme vient de loin — mais cela ne prouve pas ce que l’on pourrait penser

1. La longue préparation de la réforme : un fait, non une preuve

Mgr Eychenne insiste sur un point historique important.

Il écrit que la réforme liturgique « a été longuement préparée des années avant le Concile lui-même » et qu’elle serait étayée par de nombreuses études des anciens rituels occidentaux et orientaux.

Sur le premier point, il a raison. La réforme liturgique n’est pas tombée du ciel en 1969. Elle est l’aboutissement d’un long cheminement.

Mais ce constat historique ne constitue pas, par lui-même, un argument en faveur de la réforme.

Le fait qu’une réforme ait été longuement préparée ne démontre pas qu’elle soit bonne.

Il faut encore savoir qui l’a préparée, selon quels principes, dans quel contexte théologique, et dans quelle direction cette préparation a progressivement conduit la liturgie romaine.

Autrement dit, la longue préparation dont Mgr Eychenne fait un argument en faveur de la réforme constitue elle-même un objet d’étude.

La vraie question historique devient donc : quelle fut la nature du chemin parcouru ?

2. Une crise doctrinale bien antérieure à Vatican II

Pour répondre à cette question, il faut d’abord replacer la réforme liturgique dans un cadre historique plus vaste.

La crise théologique qui traversait l’Église n’a pas commencé avec le concile Vatican II.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, de profondes controverses touchaient la nature de la Révélation, le dogme, l’exégèse, l’histoire de l’Église, la Tradition et les sacrements.

En 1907, saint Pie X consacrait l’encyclique Pascendi dominici gregis à ce qu’il considérait comme l’une des plus graves menaces contre la foi catholique : le modernisme.

Il y dénonçait notamment une conception dans laquelle les expressions de la foi deviennent dépendantes de l’évolution de la conscience et des catégories historiques.

Il serait naturellement abusif d’identifier sans distinction tous les artisans du Mouvement liturgique ou tous les acteurs de Vatican II aux modernistes condamnés par saint Pie X.

Mais il serait tout aussi abusif de raconter l’histoire comme si les tensions doctrinales avaient commencé soudainement en 1965 ou en 1969.

Elles ont une préhistoire, et cette préhistoire est indispensable à la compréhension de la réforme.

Saint Pie X recevant des fidèles au Vatican — domaine public — Wikimedia Commons.

3. Du Mouvement liturgique à la réforme : un long cheminement au XXe siècle

C’est précisément ce long cheminement que l’abbé Anthony Cekada entreprend d’étudier dans son ouvrage La messe de Paul VI en question, publié en français chez Via Romana en 2021.

Son étude ne commence pas en 1969. Elle remonte au Mouvement liturgique, aux réformes préparatoires, aux transformations successives de la Semaine sainte, des rubriques, de l’Ordinaire de la Messe, puis aux travaux qui aboutirent au nouvel Ordo Missæ.

Sur ce point, l’abbé Cekada et Mgr Eychenne reconnaissent donc le même fait : la réforme est l’aboutissement d’un long processus.

Mais ils tirent de ce fait des conclusions opposées.

Mgr Eychenne voit dans cette longue préparation une garantie de sérieux et d’enracinement dans la Tradition.

L’abbé Cekada cherche au contraire à montrer que ce cheminement manifeste progressivement l’influence d’un courant liturgique profondément marqué, selon son analyse, par certaines orientations modernistes et œcuménistes.

Ce désaccord est instructif, car il montre précisément pourquoi la durée de la préparation ne peut suffire à trancher le débat.

Une orientation théologique ne devient pas traditionnelle simplement parce qu’elle a mis trente ou cinquante ans à s’imposer.

Anthony Cekada, La messe de Paul VI en question, Via Romana, 2021 — notice bibliographique.

4. De Mgr Giovanni Battista Montini à Paul VI

Ce cheminement général peut aussi être observé à travers certaines figures qui l’ont accompagné.

C’est sous cet aspect que l’étude de l’abbé Cekada sur Mgr Giovanni Battista Montini est particulièrement intéressante.

L’abbé Cekada ne commence pas son étude au moment où Paul VI promulgue le nouveau missel.

Il examine également le parcours de Mgr Giovanni Battista Montini avant son accession au pontificat, notamment son intérêt ancien pour les orientations du Mouvement liturgique. Il cherche ensuite à mettre en évidence les continuités qu’il croit discerner entre ces positions antérieures et la réforme finalement réalisée sous le pontificat de Paul VI.

Cette lecture demande évidemment à être vérifiée historiquement avec précision. Elle montre au moins que la réforme de Paul VI doit être replacée dans un parcours doctrinal et liturgique antérieur à son pontificat.

Et c’est précisément pourquoi il est insuffisant de dire :

Cette réforme a été longuement préparée.

Oui. Mais cette ancienneté oblige à étudier cette préparation, et non à la considérer comme une garantie.

Paul VI, audience du 14 octobre 1965 — Medici con l’Africa CUAMM, CC BY-SA 2.0 — Wikimedia Commons.

5. Une réforme liturgique au sein d’une crise théologique plus vaste

Cette histoire ne peut pas être comprise comme une simple succession de modifications liturgiques.

La liturgie n’est jamais isolée de la théologie.

Lorsque change la manière de concevoir l’Église, le sacerdoce, le sacrifice, le péché, la grâce ou le rapport au monde, la manière de célébrer finit nécessairement par être affectée.

Inversement, lorsqu’une réforme liturgique modifie profondément la place respective de certains signes et de certaines prières, elle finit par agir sur la manière dont les fidèles perçoivent les doctrines qu’ils expriment.

C’est pourquoi les critiques du nouveau rite ne se sont jamais limitées à une nostalgie du latin, du chant grégorien ou d’une certaine esthétique. Mgr Eychenne le reconnaît d’ailleurs lui-même lorsqu’il affirme, à propos du latin et du grégorien, que « la question n’est pas là ».

Dès 1969, le Bref examen critique du nouvel Ordo Missæ, présenté à Paul VI par les cardinaux Ottaviani et Bacci, formulait des objections théologiques extrêmement graves.

Depuis lors, une littérature considérable a comparé les deux missels et étudié les modifications concernant notamment :

  • l’offertoire ;
  • les prières eucharistiques ;
  • la terminologie sacrificielle ;
  • les gestes d’adoration ;
  • la fonction propre du prêtre ;
  • les références au péché et à l’expiation ;
  • les mérites et l’intercession des saints ;
  • la place de la Sainte Vierge ;
  • la structure générale du rite.

On peut contester ces études. On peut leur répondre. Mais on ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas.

C’est donc bien l’ensemble du cheminement — doctrinal, liturgique et pastoral — qu’il faut examiner avant de conclure que sa seule ancienneté suffirait à garantir la justesse de son aboutissement.

III. Une pastorale sans effet : répéter le même discours qui accompagne la crise depuis soixante ans

1. Le discours d’obéissance et ses effets concrets

C’est ici que la tribune de Mgr Eychenne prend une dimension historique particulièrement frappante, car l’argument qu’elle emploie n’est pas nouveau.

Depuis les années 1970, des prêtres et des fidèles qui exprimaient leurs inquiétudes devant les changements liturgiques ont souvent entendu des formules de ce type :

L’Église l’a décidé.

Le pape l’a voulu.

Il faut obéir.

Refuser la réforme, c’est refuser le Concile.

Refuser le Concile, c’est refuser l’Église.

Le raisonnement de 2026 ressemble ainsi singulièrement à celui qui était déjà employé il y a plus d’un demi-siècle.

À une objection théologique, on répondait par une obligation disciplinaire. À une inquiétude concernant la foi, on répondait par une question d’obéissance.

À quelqu’un qui demandait :

Cette réforme exprime-t-elle aussi clairement la doctrine traditionnelle ?

on répondait :

Le pape l’a promulguée.

Mais ce ne sont pas les mêmes questions.

Le problème pastoral n’est donc pas seulement ce qui fut décidé. Il concerne également la manière dont ces décisions furent imposées et expliquées et il faut se souvenir de ce que représentèrent concrètement ces changements pour de nombreux prêtres de cette génération.

Certains avaient célébré pendant vingt, trente, quarante ou cinquante ans selon un rite qu’on leur avait enseigné comme l’expression vénérable et sûre de la foi de l’Église. Ils avaient été ordonnés pour le célébrer, en avaient appris toutes les rubriques et avaient façonné autour de lui leur vie sacerdotale.

Puis, en quelques années, ils virent se succéder des modifications de plus en plus importantes avant l’introduction d’un missel profondément remanié.

Certains accueillirent ces changements. D’autres les acceptèrent par obéissance, parfois dans la souffrance. D’autres encore estimèrent qu’ils ne pouvaient en conscience abandonner le rite qu’ils avaient reçu.

On peut juger différemment leur attitude. Mais on ne peut présenter ce phénomène historique comme une simple révolte d’individus devenus soudainement hostiles à toute autorité.

Le bouleversement qu’on leur demandait était immense.

Et lorsque, face à leurs interrogations, la réponse demeurait essentiellement disciplinaire — obéissez —, le risque était précisément de laisser sans réponse la question théologique qui avait provoqué leur inquiétude.

L’obéissance ne supprime pas l’intelligence. Elle ne transforme pas une question théologique en non-question. Elle ne permet pas davantage de considérer celui qui demande des explications comme déjà suspect de révolte.

L’usage de l’autorité devient abusif lorsque son invocation sert à rendre inutile le débat sur la substance même de ce qui est imposé. L’abus ne consiste pas à reconnaître l’autorité ; il consiste à l’employer comme un argument qui dispense de répondre.

Élévation lors d’une messe traditionnelle — Andrewgardner1, CC BY 4.0 — Wikimedia Commons.

2. La défiance : accusation ou conséquence ? Benoît XVI comme autre voie

Mgr Eychenne estime qu’une large liberté accordée à l’ancien missel risquerait d’apprendre aux nouvelles générations à se défier des décisions de l’Église.

Mais on peut retourner la question : qu’est-ce qui produit véritablement la défiance ?

Le fait qu’un jeune catholique découvre une liturgie célébrée pendant des siècles et sanctifiée par l’usage d’innombrables saints ?

Ou le fait qu’on lui explique que cette même liturgie doit maintenant être limitée parce que son attachement à elle pourrait devenir ecclésiologiquement suspect ?

La question mérite d’autant plus d’être posée que la défiance peut aussi naître du sentiment que certaines objections ne sont jamais véritablement examinées, mais seulement renvoyées à l’obéissance due à l’autorité.

Une autorité ne renforce pas nécessairement sa crédibilité en multipliant les restrictions. Elle peut aussi l’affaiblir lorsqu’elle paraît incapable de répondre aux objections autrement qu’en rappelant son pouvoir.

C’est ici que la politique liturgique de Benoît XVI prend une importance toute particulière.

Dans la lettre accompagnant Summorum Pontificum en 2007, il rappelait explicitement que le missel de 1962 « n’a jamais été juridiquement abrogé » et qu’il était donc, en principe, toujours demeuré autorisé.

Benoît XVI envisageait précisément l’objection selon laquelle la libéralisation de l’ancien missel pourrait diminuer l’autorité du Concile, et il répondait que cette crainte n’était pas fondée.

Ce point est particulièrement intéressant au regard de la tribune de Mgr Eychenne.

Ce qui est aujourd’hui présenté comme susceptible d’« instiller le virus de la défiance » avait au contraire été envisagé par Benoît XVI comme un moyen de réconciliation ecclésiale.

Il cherchait à sortir d’un cercle vicieux :

  • restriction ;
  • résistance ;
  • durcissement ;
  • nouvelle restriction ;
  • nouvelle résistance.

À cette logique, il voulait substituer une logique de réconciliation.

La différence pastorale est capitale : au lieu de considérer d’abord l’attachement à l’ancien rite comme un symptôme de défiance, Benoît XVI cherchait à reconnaître cet attachement et à l’intégrer dans la vie de l’Église.

Le cardinal Joseph Ratzinger célébrant la messe traditionnelle à Wigratzbad, 17 avril 1990 — domaine public — Flickr.

3. De la préférence liturgique au rejet de l’autorité : une pente glissante

Le raisonnement de la tribune va pourtant beaucoup plus loin que la seule question de l’usage d’un missel.

Il peut être résumé ainsi :

  • préférer habituellement l’ancien missel ;
  • c’est implicitement considérer que le nouveau porte moins de fruits ;
  • c’est ouvrir la voie à une critique de Vatican II ;
  • c’est nourrir une défiance envers le Magistère ;
  • c’est risquer de rejeter l’autorité du successeur de Pierre ;
  • et peut-être finalement remettre en cause toute transmission d’une vérité reçue.

Il s’agit d’une véritable pente glissante.

Aucun lien nécessaire n’est démontré entre ces différentes étapes.

On peut reconnaître une autorité et discuter une mesure disciplinaire. On peut reconnaître la validité d’un rite et préférer un autre rite. On peut recevoir un concile tout en discutant l’interprétation de certains de ses passages. On peut obéir à une loi tout en demandant qu’elle soit modifiée.

On peut même considérer qu’une décision de gouvernement fut mauvaise sans nier pour autant le principe de l’autorité lui-même.

Supprimer toutes ces distinctions revient à transformer l’obéissance catholique en une adhésion indistincte à toute décision de l’autorité présente.

Ce n’est plus l’obéissance traditionnelle. C’est un positivisme ecclésiastique.

Ancien et nouveau missel. © Ciné Art Loisir

Conclusion

La tribune de Mgr Eychenne présente finalement un paradoxe. Elle affirme que la Tradition « ne se choisit pas, mais se reçoit ». Nous pouvons pleinement souscrire à ce principe.

Mais précisément parce que la Tradition se reçoit, elle ne peut être identifiée sans autre examen à la décision la plus récente de l’autorité ecclésiastique. L’autorité elle-même reçoit une Tradition qui la précède, qu’elle doit garder et transmettre.

La question n’est donc pas seulement :

Qui possède l’autorité pour décider ?

Elle est aussi :

Ce qui est décidé demeure-t-il fidèle à ce qui a été reçu ?

La longue préparation de la réforme liturgique ne résout pas cette question. Elle oblige au contraire à examiner le cheminement doctrinal et liturgique qui y a conduit, ainsi que les objections précises formulées depuis plus d’un demi-siècle.

Ces objections peuvent être discutées, réfutées ou corrigées. Mais elles ne peuvent être écartées par la seule affirmation :

L’autorité a décidé.

C’est pourtant cette réponse que de nombreux prêtres et fidèles ont entendue depuis les années de Paul VI, et que l’on retrouve encore aujourd’hui lorsque l’attachement à l’ancien missel est interprété comme un apprentissage de la défiance.

Il faut alors envisager une autre hypothèse : si cette défiance existe, elle peut aussi naître du fait que certaines questions, posées depuis des décennies, n’ont trop souvent reçu pour réponse que le rappel de l’autorité.

L’autorité est nécessaire dans l’Église. L’obéissance aussi. Mais ni l’une ni l’autre ne dispensent de la vérité.

L’autorité catholique ne crée pas la Tradition : elle la reçoit, la garde et la transmet.

C’est précisément pourquoi demander si une réforme transmet fidèlement ce qui a été reçu n’est pas nécessairement entrer dans une logique de défiance. Cela peut être, au contraire, prendre au sérieux cette affirmation de Mgr Eychenne :

La Tradition ne se choisit pas. Elle se reçoit.

Pour approfondir

  • Saint Pie X, encyclique Pascendi dominici gregis, sur les erreurs du modernisme, 8 septembre 1907.
  • Pie XII, encyclique Mediator Dei, sur la sainte liturgie, 20 novembre 1947.
  • Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium, sur la sainte liturgie, 4 décembre 1963.
  • Paul VI, constitution apostolique Missale Romanum, promulguant le Missel romain restauré selon le décret du concile Vatican II, 3 avril 1969.
  • Cardinaux Alfredo Ottaviani et Antonio Bacci, lettre à Paul VI présentant le Bref examen critique du nouvel Ordo Missæ, 3 septembre 1969.
  • Benoît XVI, lettre aux évêques accompagnant le motu proprio Summorum Pontificum, sur l’usage de la liturgie romaine antérieure à la réforme de 1970, 7 juillet 2007.
  • François, lettre apostolique en forme de motu proprio Traditionis custodes, sur l’usage de la liturgie romaine antérieure à la réforme de 1970, 16 juillet 2021.
  • Joseph Ratzinger, L’Esprit de la liturgie, traduction de Genia Català et Grégory Solari, Ad Solem, 2001.
  • Lauren Pristas, The Collects of the Roman Missals: A Comparative Study of the Sundays in Proper Seasons before and after the Second Vatican Council, T&T Clark, 2013.
  • Annibale Bugnini, La réforme de la liturgie (1948-1975), traduction de Pascale-Dominique Nau et Philippe de Lacvivier, Desclée de Brouwer, 2015.
  • Anthony Cekada, La messe de Paul VI en question, préface de Maxence Hecquard, Via Romana, 2021.
  • Mgr Jean-Marc Eychenne, « Libéraliser la liturgie serait instiller le virus de la défiance », La Croix, 24 août 2026.

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